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Un statut social variable

Philippe Caignon

Voici une synthèse de discussions formelles et informelles auxquelles ont participé une soixantaine d’étudiantes et d’étudiants des premier et deuxième cycles universitaires. Ils révèlent leur perception du statut de traducteur ainsi que les espoirs, angoisses et aspirations que leur inspire la profession dans un monde en mutation perpétuelle.

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Un contexte difficile

Lorsqu’on demande aux étudiants universitaires de donner leur opinion sur le statut social du traducteur, ils mentionnent d’emblée la mauvaise impression que produisent les « technologies de traduction » grand public chez leurs proches. En effet, de nombreux apprentis traducteurs se sentent mal à l’aise quand leur famille et leurs amis remettent en cause le bien-fondé de leur choix de carrière.

Une telle préoccupation est pourtant naturelle : si la société dans laquelle nous vivons ne connaît pas les incontournables outils d’aide à la traduction et de traduction automatique soutenant l’exercice des professions langagières, elle connaît en revanche fort bien Google Translate, les applications de traduction pour les téléphones intelligents, comme Vocre Traduire, et les dictionnaires multilingues, tels Reverso ou Linguee, qui proposent des équivalences à quiconque en fait la demande par une application mobile ou un moteur de recherche.

Les étudiants comprennent les limites de ces « outils de dépannage multilingues », mais regrettent l’influence néfaste qu’ils ont sur la perception de la traduction dans notre société et surtout sur l’avenir de la traduction. L’exercice de la traduction évolue en effet rapidement : au cours des trente dernières années, l’utilisation de la machine à écrire électrique a laissé place à l’emploi de l’ordinateur et à sa myriade de logiciels qui ne cessent de se perfectionner. De fait, de nombreuses personnes croient que la machine remplacera l’être humain d’ici quelques années.

Il s’agit d’une crainte que de nombreux apprentis traducteurs partagent, alors on peut se poser la question suivante : pourquoi choisissent-ils la traduction?

Un choix réfléchi

Il est vrai que bon nombre d’étudiants s’interrogent encore sur leur avenir. Seront-ils remplacés un jour par un programme informatique? Cette question influe sur le regard qu’ils posent sur leur profession future et sur leur statut actuel. Les étudiants novices ou en milieu de parcours universitaire articulent souvent une angoisse face à l’avenir, les étudiants qui terminent leurs études, quant à eux, expriment plutôt des doutes lorsqu’ils se projettent dans quatre décennies, en moyenne.

Dans les faits, une telle crainte est bénéfique, car les apprentis traducteurs sont immédiatement confrontés au pire : la disparition de la profession. En conséquence, il leur faut apporter des arguments puissants pour contrebalancer la perception d’un avenir incertain. C’est là que le statut du traducteur prend son sens.

Une bonne aura

L’aura de la traduction reste positive : l’ordre professionnel au Québec, les nombreuses associations professionnelles au Canada, la qualité des programmes universitaires, la Loi sur les langues officielles et un marché, aussi bien national qu’international, en constante progression rassurent les futurs langagiers.

L’idée de faire carrière en traduction est plaisante. Ici le mot « carrière » est important, car il ne fait pas référence à un « simple » travail. Il renvoie à un emploi respecté et constitué d’étapes menant à un niveau supérieur. Si l’on décide d’exercer la profession dans un cabinet ou dans une entreprise, par exemple, on peut avancer dans sa vie professionnelle et bénéficier de promotions.

En outre, l’appellation « professionnel » véhicule son lot de connotations sociales mélioratives, voire de privilège ou de prestige, ce qui n’est pas sans déplaire aux futurs « professionnels » de la traduction.

Une profession souple et avantageuse

Les étudiants les plus âgés désirent assez souvent se lancer dans le marché comme traducteurs indépendants ou chefs d’une petite entreprise. Pour eux, la traduction se révèle être une deuxième, voire une troisième, carrière qui stimulera leur intelligence tout en leur fournissant un bon revenu. Pour leur part, les étudiants entre vingt et quarante ans préfèrent en général travailler dans des entreprises – sociétés privées ou publiques – établies, connues et stables, car elles leur permettent d’acquérir de l’expérience dans un milieu structuré, réputé donc rassurant.

Par ailleurs, les étudiants qui adoptent la traduction après avoir atteint l’âge vénérable de 25 ans bénéficient la plupart du temps d’une formation antérieure en droit, en politique, en philosophie, en économie, en biologie ou en chimie, par exemple, ou d’une expérience professionnelle spécifique, notamment dans le commerce, l’assurance, l’infirmerie, la littérature, le cinéma ou l’éducation. À l’occasion, formation et expérience passées s’unissent pour créer un terreau fertile et utile pour développer un créneau commercial ayant peu de concurrence.

L’ouverture à des professions connexes fait également partie de l’attrait qu’exerce la traduction sur les étudiants : l’interprétation, la terminologie, la localisation, le sous-titrage, le doublage, la révision unilingue ou bilingue, la correction d’épreuves, l’édition, la post-édition, la rédaction technique, le conseil linguistique, le conseil culturel, la gestion de la connaissance au sein des entreprises, la gestion de sites web bilingues ou multilingues, la gestion de projets, l’enseignement public ou privé intéressent aussi les apprentis traducteurs.

En fait, l’aspect le plus spectaculaire de la traduction, c’est son caractère multidisciplinaire et plurisystémique qui fait en sorte que le chemin parcouru par un apprenti traducteur pourra toujours être bénéfique et exploitable au cours de sa carrière.

Un salaire et des conditions de travail peu connus

Bien entendu, certains étudiants choisissent la traduction car ils aiment les langues et la littérature, ils sont bilingues ou multilingues et ils ont assumé la fonction de traducteurs auprès de leurs proches toute leur vie. Ils se sentent prêts à travailler : la traduction est faite pour eux. Dans une telle situation, le statut du traducteur est secondaire. Les questions de prestige, de reconnaissance professionnelle, de salaire et de conditions de travail ne font pas nécessairement l’objet d’une réflexion poussée.

Pour ce qui est des autres apprentis traducteurs, les circonstances étant différentes, on s’attendrait à ce qu’ils se renseignent davantage sur leur profession de choix. Or, c’est loin d’être le cas : peu d’étudiants sont au courant de ce qui les attend à la fin de leur parcours universitaire. Ils apprennent les conditions de travail auxquelles ils devront s’adapter et le salaire qu’ils recevront, par exemple, dans le cadre de leurs cours, de stages de formation, de rencontres organisées avec d’anciens étudiants ou lorsque des membres de la profession – travailleurs autonomes ou représentants d’ordres professionnels, d’associations nationales, de cabinets et d’entreprises privées – sont invités, soit dans des conférences publiques, soit dans des événements de réseautage.

De fait, on se rend compte qu’à l’heure actuelle, le salaire et les conditions de travail influent encore peu sur la perception qu’ont les étudiants du statut social du traducteur. C’est peut-être le stéréotype ancestral du traducteur penché sur ses dictionnaires, pensant de façon intense dans la solitude et le calme qui perdure? Quoi qu’il en soit, seul un petit nombre d’étudiants se renseignent à l’avance sur ces aspects de la profession.

Un statut prometteur

Malgré un doute persistant sur l’avenir de la profession à long terme, les apprentis traducteurs perçoivent quand même la traduction de façon positive. Selon eux, il s’agit d’une profession d’avenir, car elle se situe au cœur des échanges – sociaux, culturels, politiques, économiques et scientifiques – nationaux et internationaux. Elle est par conséquent essentielle pour assurer une communication efficace, précise et nuancée ainsi que pour garantir des relations cordiales, solides et continues entre les personnes et les institutions du monde entier. De fait, comme l’a revendiqué une étudiante en classe, « être traductrice, c’est être citoyenne du monde ».

 

Philippe Caignon est président de l'Association canadienne de traductologie et enseigne à l’Université Concordia où il assume aussi les fonctions de directeur de la maîtrise en traductologie, avec mémoire, et de directeur académique du Centre d’appui à l’enseignement et à l’apprentissage.

 


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