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Statut du traducteur : rien n’est jamais acquis

Par Antoine Raimbert, traducteur agréé

photo2Nous, les traducteurs agréés du Québec, avons de la chance. Nous avons un ordre et nous avons un titre. Nous sommes formés dans des universités de classe mondiale. Nous sommes mieux rémunérés que nos confrères ailleurs dans le monde et, au Canada, notre revenu annuel moyen est supérieur au revenu annuel moyen toutes professions confondues1. Notre histoire, notre culture, la loi et les affaires font que nos gouvernements et nos entreprises connaissent la valeur de la traduction. Notre marché est en pleine expansion et nous promet un bel avenir. La flexibilité de nos conditions de travail séduit jusqu’aux plus intransigeants de la génération Y. Nous avons donc en main une foule d’atouts propices à la reconnaissance sociale. Cependant, comme nous le déplorons souvent dans nos revues ou nos congrès, nous peinons à être connus et reconnus dans la sphère socioprofessionnelle.

Le professionnel vertueux est paradoxalement invisible

Nous sommes peut-être d’abord victimes de la nature même de notre travail. L’acte de traduire confine intrinsèquement à l’invisibilité. Nous ne plaidons pas. Nous n’opérons pas à cœur ouvert. Notre rôle est, au contraire, de ne pas laisser de traces, de ne pas faire de bruit et d’interférer le moins possible entre un émetteur et son destinataire. Nous devons nous soumettre à un texte de départ, et, en toute transparence, le recréer dans la langue cible pour faire croire au lecteur (ou au client) qu’il n’y a jamais eu de texte source, et donc qu’il n’y a jamais eu de traduction et que nous n’avons jamais existé! Qui plus est, ce lecteur n’a absolument pas besoin de savoir qui nous sommes, ni quels labyrinthes nous avons empruntés pour traduire. Il nous fait aveuglément confiance parce qu’il n’a pas le choix. Il ne connaît pas nécessairement la paire de langues en question. Il ne sait peut-être même pas qu’il lit une traduction. Il n’a pas le temps d’aller vérifier si vous avez bien traduit.

Notre métier peut se révéler d’autant plus ingrat que c’est quand nous errons, ou quand le client nous force à errer, que l’on parle de nous. Par exemple, le 22 janvier 2016, Le Monde parle de traduction (et pas des dernières prouesses de la traduction automatique, écrite ou vocale, pour une fois). Pourquoi? Parce que des traducteurs, taupes du gouvernement érythréen, omettent volontairement des passages des « récits de vie » qu’ils traduisent pour des demandeurs d’asile de leur pays afin que ceux-ci n’obtiennent pas l’asile en France2... Nous vivons donc au cœur d’un paradoxe qui prend des allures de gageure quand on aborde la question du statut social ou socioprofessionnel, car, en théorie, moins on parle de nous, plus nous sommes recommandables!

Notre place dans le trio traducteur-gestionnaire-spécialiste TI

Au-delà de ce paradoxe, certaines réalités commerciales font obstacle à l’épanouissement social de notre profession. Nous travaillons aujourd’hui à temps plein au sein d’un trio que nous formons avec des professionnels des TI et des gestionnaires. Du côté des entreprises/services de traduction, on défend généralement, et sans doute à juste titre, le concept d’équipe et on ne favorise pas un membre du trio par rapport aux autres, convaincu que la réussite du processus de traduction est le fruit d’une saine collaboration. Mais du point de vue des clients (potentiels ici), nous constatons parfois, malheureusement, qu’il n’y pas toujours égalité de traitement dans la considération dont jouissent ces trois acteurs (nous mettons ici l’accent sur le traducteur et le spécialiste TI).

Nous voyons en effet de plus en plus d’appels d’offres pour des services de traduction où le facteur « traduction » devient accessoire, voire carrément insignifiant, comme si la formation, la compétence, l’expérience, la valeur des professionnels langagiers n’intéressaient pas vraiment le client potentiel. Les préoccupations de ce dernier sont essentiellement la sécurité des données, la simplicité du processus de dépôt d’une demande et de réception des documents traduits, la compatibilité de ses interfaces avec celles du fournisseur, le reporting, etc. Il recherche des services de traduction, mais pas des traducteurs. Il veut une « solution », un système, des normes, mais ne s’intéresse pas au transfert linguistique. À la manière du lecteur dont nous parlions plus haut, il tient pour acquis que la traduction sera satisfaisante, quel que soit le fournisseur. Et, en fin de compte, la décision ultime quant à l’attribution du contrat de traduction appartient à son service… de TI. Il confond le processus et la matière grise. Ce parti pris porte atteinte à notre statut professionnel en faisant de nous un vague exécutant d’une chaîne technologique toute puissante.

Une fordisation pernicieuse

Cette situation difficile est aggravée par la place qu’on nous assigne parfois dans la chaîne de production. Loin de l’image du professionnel libéral, prestataire de « services-conseils », le traducteur vit aujourd’hui trop souvent dans un petit espace (au sens propre comme figuré) où on lui demande de cocher des cases, de passer des fichiers d’une boîte à une autre, de valider des traductions dont il ignore la source, voire le sens, et d’utiliser des interfaces assez antipathiques qui le dissuadent de comprendre ou de se mettre en contexte. On standardise, et le traducteur devient ni plus ni moins un ouvrier spécialisé. Il risque alors de perdre ses raisons d’être professionnelles, linguistiques et cognitives, qui sont aussi les plus belles armes de son blason. Ce qui est évidemment inquiétant du point de vue non seulement de ses conditions de travail, mais aussi de sa considération sociale. Il devient l’objet d’une productivité débridée, débarrassée de l’impératif du sens, et totalement assassine et cruelle pour son image sociale.

Faire valoir ce qui nous distingue

Face à ces tendances ou ces dérives, dont nous savons qu’elles ne sont ni le quotidien ni le credo de tous, mais qu’on sent bien présentes autour de nous, nous n’avons d’autres choix que de continuer à renforcer nos capacités distinctives, à savoir notre éthique, notre esprit critique, nos capacités d’analyse, notre culture et notre « savoir-écrire », et à embrasser la technologie et la gestion pour les faire travailler efficacement, comme elles savent le faire, à notre service. Sans cela, point de statut.

  1. Service Canada, Traducteurs, terminologues et interprètes.
  2. « La vie volée d’un demandeur d’asile érythréen », Le Monde, le 22 janvier 2016.

Antoine Raimbert est associé de Cartier et Lelarge. Il est titulaire d’une maîtrise et d’un DESS en droit public, des certificats en traduction I et II de l’Université de Montréal, et a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada de CSI.


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