Imprimer
Partage :

L’onction du favoritisme et les attributs d’une profession

Une perspective historique

Jean Delislepar Jean Delisle, traducteur agréé, MSRC1

Bilinguisme et traduction sont les deux chaînes de l’ADN du Canada. Loin d’être un sous-produit du bilinguisme, la traduction en est une manifestation concrète. D’où l’existence au pays d’une florissante industrie de la traduction.

Si nous avons la chance d’avoir aujourd’hui une profession bien structurée, composée de généralistes et de spécialistes compétents, il n’en a pas toujours été ainsi. L’histoire de la traduction nous révèle, en effet, que dans les années consécutives au Pacte confédératif, non seulement les traducteurs n’avaient aucun droit, mais ils n’avaient même pas l’obligation de démontrer une aptitude à traduire.

Absence de tout statut, de toute considération

Dans Les douaniers des langues. Grandeur et misère de la traduction à Ottawa, 1867-1967 (Delisle, Jean et Alain Otis, PUL, 2016), il ressort que, jusque dans les années 1920 : a) la traduction n’est pas considérée comme une activité exigeant un savoir-faire particulier; b) le traduc­teur n’a aucun statut professionnel; c) le travail de traduction peut être confié à n’importe qui, sauf la traduction législative pour laquelle une formation en droit est jugée nécessaire; d) l’appartenance à un parti politique rend apte à traduire.

À Ottawa, pendant longtemps, il suffisait de la seule onction des faveurs politiques pour être « sacré » traducteur. On inscrit aussi sur la liste des traducteurs des journalistes, amis du parti au pouvoir, dont certains touchent leurs appointements, parfois sans même faire acte de présence au bureau; d’autres font faire leurs traductions par des nègres mal payés. Rarissimes sont les renvois pour incompétence. Les destitutions de traducteurs – il y en a eu plusieurs – se font presque toujours pour des motifs politiques.

Si certains éléments du personnel de la traduction traînent les pieds et adoptent une posture de ronds-de-cuir, on peut penser que c’est parce que leur travail n’est pas reconnu à sa juste valeur. La déconsidération démotive.

Au journaliste et traducteur Ulric Barthe, qui prépare une compilation de ses discours, Wilfrid Laurier, alors chef de l’Opposition, écrit : « C’est déjà trop d’être maltraité par le sténographe; protégez-moi contre les traducteurs2 [des Débats]. » Barthe écrit dans l’introduction de son livre Wilfrid Laurier à la tribune (1890) : « À quelques exceptions près, non seulement la traduction n’est pas française, mais elle est souvent inexacte et
inintelli­gible3. »

Parmi les principales causes de ces mauvaises traductions, outre le favoritisme, citons la méconnaissance des langues, les piètres conditions matérielles de travail, l’absence de documentation, l’insuffisance de personnel, l’absence de révision, le surmenage attribuable aux longues heures de travail (jusqu’à seize heures par jour durant les sessions) et les traductions confiées en sous-main à des incompétents.

Cette situation dénote une déconsidération totale de la traduction, des traducteurs et de la langue vers laquelle on traduit. Beaucoup de parlementaires et de hauts fonctionnaires ne semblent pas conscients des conditions matérielles nécessaires aux traducteurs pour qu’ils puissent produire des traductions de qualité et sous-estiment la complexité du processus de traduction.

Les attributs d’une profession

Au cours de cette période, la traduction n’était pas encore une profession, mais les traducteurs fédéraux se sont employés à lui en conférer les attributs. Comment? Par la création d’une association professionnelle (ATLFO, 1920), par l’enseignement de la traduction à l’université4 (1936), la publication de plusieurs ouvrages et articles sur la traduction, le lancement d’une première revue professionnelle (1953) et la création d’un centre de lexicographie et de terminologie (1953). L’inauguration de l’interprétation parlementaire en 1959 a aussi grandement contribué à donner de la visibilité aux « douaniers des langues5 ».

D’un point de vue historique, on peut affirmer qu’à Ottawa comme ailleurs au pays, le statut professionnel a été durement acquis. Ce statut se compose de plusieurs éléments : l’autonomie de la profession (les traducteurs ne sont plus des commis bilingues et forment un groupe distinct dans la classification des professions), la compétence, gage de qualité, une formation sui generis et une obligation de résultat.

À cela s’ajoutent la reconnaissance et le caractère indispensable de la profession pour satisfaire notamment aux exigences du bilinguisme officiel (ou à celles de la Charte de la langue française au Québec). Pour de nombreux parlementaires et intellectuels canadiens, la traduction est une activité d’intérêt national, car ils la voient comme le « ciment de l’unité nationale ». La traduction revêt, par conséquent, une valeur symbolique au pays. 

Tout au long du premier siècle de la Confédération, la présence importante des traducteurs dans les organismes socioculturels et les cercles littéraires a aussi contribué à rehausser leur image et leur statut. Il ne suffit pas d’être compétent, encore faut-il être reconnu tel et savoir bousculer les clichés et les stéréotypes négatifs pour se démarquer des charlatans.

Des acquis fragiles

Mais les acquis liés à la reconnaissance d’un statut professionnel sont fragiles. Dans un souci d’économie, le Bureau de la traduction cherche à simplifier les processus et à augmenter la productivité, grâce, entre autres, aux technologies langagières, et lorgne du côté de la traduction automatique.

Les logiciels de traduction automatique de type Google Translate ou Babelfish, en raison de la banalisation et de la facilité de leur utilisation, comportent, du point de vue des traducteurs de métier, le risque d’une régression de leur statut et d’une fatale déstructuration de leur profession.  

Au moment où ces lignes sont écrites, le Bureau de la traduction s’apprête à rendre accessible le logiciel de traduction automatique Portage à l’ensemble des fonctionnaires fédéraux.

Cette mesure, décriée dans la presse, transformera du coup 350 000 fonctionnaires fédéraux en traducteurs, y compris les unilingues, ce qui est en soi une aberration. Le logiciel ne va certainement pas pousser le curseur du côté de la qualité. Va-t-on, à plus ou moins brève échéance, obliger les traducteurs à l’utiliser? Le cas échéant, cela représenterait un important recul, car le traducteur serait au service de la machine et non l’inverse. Or, son statut exige qu’il reste maître de l’acte de traduire, c’est-à-dire créatif et conscient des risques d’appauvrissement que le processus de la traduction fait peser sur une langue massivement traduite.

La traduction est un mode d’expression au service d’une pensée qui lui est étrangère. Devra-t-elle en plus se mettre au service d’une machine? Les exigences du bilinguisme vont-elles ravaler la langue française au rang de charabia technologique?

Des traductions machine circulent déjà sur la toile et même sur des sites gouvernementaux. La tentation d’y avoir recours est forte. À preuve, ce message diffusé par le président de l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick sur son compte Facebook personnel dans lequel on peut lire : « […] un auditorium de 1300 places, en accordant l’espace de bureau, et un plancher payer troisième loyer qui sera tout concourt à faire de ce projet autosuffisant. Le tout dans un cadeau historique rénové à notre communauté. »

Il ne s’agit pas de mener un combat d’arrière-garde contre les nouvelles technologies, mais d’évaluer l’applicabilité de certains logiciels au processus de la traduction. Les traducteurs ont mis des années à bâtir leur réputation et à faire reconnaître leur profession par le législateur. Ils ont raison d’être fiers de leur statut social et professionnel durement acquis et d’avoir fait de la technologie un de leurs meilleurs alliés. Toutefois, promue au rang de panacée par des gestionnaires mal inspirés et mal renseignés sur la nature de la traduction et ses multiples enjeux en contexte canadien, la traduction automatique, qui pourrait bien n’être qu’un miroir aux alouettes, risque de les ramener à la case départ.


Jean Delisle est professeur émérite de l'Université d'Ottawa.

1. Je remercie pour sa précieuse collaboration Alain Otis de l’Université de Moncton.
2. Lettre de Wilfrid Laurier (Arthabaskaville, 7 janvier 1890) à Ulric Barthe (Québec).
3. Wilfrid Laurier à la tribune, Québec, Turcotte & Ménard, 1890, p. xxi.
4. Delisle, Jean, Historique de l'enseignement de la traduction à l'Université d'Ottawa.
5. Delisle, Jean, Cinquante ans d'interprétation parlementaire.

 


Partage :