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Postédition : tout reste à faire, surtout la norme

Louise-BrunetteDepuis l’adoption quasi universelle des mémoires de traduction et en raison des avancées récentes, spectaculaires,
de la traduction automatique, nous avons été témoins d’une mutation majeure de l’exercice de la traduction.

Par Louise Brunette et Geneviève Patenaude

Pour l’instant, les fonctions traditionnelles de la traductrice subsistent de par la nature même du discours, qui reste spontané, c’est-à-dire ni répétitif ni prévisible. Il n’en reste pas moins qu’une bonne proportion des textes aujourd’hui présentés à la traduction ont été prétraduits ou récupérés par un logiciel. Dès lors, la traductrice, même en début de carrière, se voit appelée à poser un jugement sur les objets
de traduction, c’est-à-dire à agir comme contrôleuse de la qualité.

En contexte professionnel, nous sommes en présence du tandem qualité et traduction automatique – qui, aux fins du présent article, englobe les mémoires de traduction –, c’est-à-dire d’un ensemble de données objectives et d’un principe qualitatif marqué au coin de la subjectivité, parce que modulé en fonction des besoins de l’utilisateur (donneur d’ordre, client ou lecteur). La question que nous nous posons est donc : comment la traductrice intervient-elle pour assurer la qualité des sorties machines ?

Pratiquement, l’opération ultime de contrôle de la qualité des prétraductions est la postédition, que nous définissons ainsi : ensemble des interventions humaines sur une sortie machine comportant du texte prétraduit à divers degrés par un système de traduction automatique (TA),
une mémoire de traduction (MT) ou un hybride des deux technologies et dont l’objectif est d’assurer la qualité du texte traduit. Nous supposons ici que la postéditrice est une traductrice professionnelle, même si ni l’industrie ni la profession n’ont encore déterminé qui sont les personnes les mieux préparées pour la tâche. À ce propos, il convient de signaler que la postédition, malgré ses trente années d’existence, n’a fait l’objet d’aucune norme, tacite ou officielle, et que cette lacune se fait cruellement sentir dès qu’il s’agit de réfléchir sur sa pratique.

Particularités de la postédition

Nous qualifions la postédition de tâche de paratraduction (service à valeur ajoutée selon la norme européenne sur les services de traduction) et la distinguons clairement de la révision. Cette dernière concerne les traductions entièrement humaines et consiste en une lecture effectuée dans une perspective de vérification et de formation. Nous appelons par ailleurs correction l’intervention sur les correspondances floues des MT : à l’opération de lecture se greffent des fonctions de mise à jour ou de modification. Quant à la postédition, elle est une lecture suivie d’opérations de « réparation », l’expérience et les données issues de nos travaux révélant que les premiers rendus de la TA donnent rarement satisfaction.

Les prétraductions ne sont pas non plus utilisées de la même façon par tous. Ainsi, certaines postéditrices, jugeant inutilisable la sortie machine, retraduisent à partir de zéro. Un peu dans le même esprit, des postéditrices n’adoptent que les correspondances parfaites des mémoires de traduction. Dans ces cas, le recours aux remontées des machines est relatif.

Il existe aussi des cas d’utilisation massive des sorties de TA, surtout dans les cas où :

  • le logiciel est personnalisé, c’est-à-dire développé pour satisfaire les besoins d’une institution, d’un grand bureau ou d’une importante agence de traduction ;
  • les consignes du donneur d’ordre sont sans appel, comme dans les cas où le client exige que les correspondances déclarées parfaites par le logiciel de MT soient adoptées telles quelles ;
  • l’équipe technique préédite les textes à confier à la traduction machine ;
  • les liens entre les services informatiques (TA) et les postéditrices sont étroits.

Enfin, on constate une utilisation moyenne des prétraductions dès que :

  • la remontée de MT ou de TA est jugée moyenne ;
  • les liens entre concepteurs de système et équipe de postédition sont distants.

Postédition et qualité

Quelle que soit la modalité appliquée, il est impossible d’encadrer la postédition sans une norme, et il est impératif de passer à l’action. En effet,
si les traductrices professionnelles comptent sur l’industrie ou sur les entrepreneurs pour établir les règles pratiques ou qualitatives en postédition, elles travailleront bientôt dans des environnements conçus uniquement par les développeurs de logiciels, c’est-à-dire tenant peu compte des exigences cognitives ou ergonomiques des traductrices et des réviseures, comme ce fut le cas avec les MT. Rappelons par exemple que le découpage en segments des MT met à mal la notion de contexte, capitale dans la profession.

Il est donc normal, dans ce processus d’élaboration, de se demander à qui servirait cette norme. Conséquemment, nous croyons que la norme doit avoir une orientation pédagogique et professionnelle. En fait, les deux aspects se confondent puisque l’université devrait préparer, selon nous, à l’exercice professionnel de la postédition. Qui plus est, nous visons une norme professionnellement vérifiable et correspondant à une théorie réaliste issue de la recherche.

Étude sur la postédition

L’absence de balises (ou l’excès de directives) pour la postédition met notamment en lumière l’importance de la création d’une norme dans ce domaine. C’est dans cette optique que nous cherchons à définir les moyens de faciliter, pour les traductrices-postéditrices, la transition de la production d’un texte traduit (processus de création) à l’évaluation d’une sortie machine, et de circonscrire l’ensemble des pratiques nouvellement mises en place et couramment étiquetées postédition. Or, à ce jour, comme nous l’avons constaté, les innovations touchant les technologies de traduction sont, la plupart du temps, le fait de techniciens bien plus que des traductrices elles-mêmes. Quiconque consulte des bibliographies sur
la traduction automatique le vérifie sans peine. Par ailleurs, la majorité de ces nouveautés servent presque essentiellement les intérêts des demandeurs de traduction, toujours guidés par l’espoir d’une réduction des coûts et d’un gain de productivité spectaculaires. Par ailleurs, nous avons observé que plus se raffinent et se multiplient les outils, plus grands sont les risques de pertes de temps à l’utilisation. Par exemple, il arrive souvent que la traductrice, ayant accès à nombre de corpus de vocabulaires ou de textes, consacre plus de temps que traditionnellement à la comparaison de ces sources. Ainsi, l’objectif premier de la postédition se perd en cours de route ; de fait, le gain espéré est réduit à néant par les doubles vérifications et la pluralité des sources engendrant des recherches chronovores.

À la recherche d’une méthode

Dans la recherche de la conciliation des attentes des professionnelles de la postédition et de celles de leurs fournisseurs et clients, nous avons enregistré in vivo diverses pratiques professionnelles chez douze postéditrices ; il s’agissait d’arriver à une modélisation de méthodes de travail exemplaires consignées dans une norme. L’analyse des résultats devrait nous conduire sous peu à la proposition d’une norme modulée. Nous savons d’ores et déjà qu’il faudra intégrer une souplesse relative à l’application de la norme ; d’une part, les professionnelles ont du mal à accepter une entorse à leur objectif qualitatif, et, d’autre part, le client refuse de voir les avantages comptables des technologies de traduction (MT et TA) annulés par le prix de la postédition. Par-dessus tout, la profession sera le grand acteur de la pratique postéditrice : sans consensus au sein de la profession, la structuration de la postédition comme activité professionnelle ne dépassera pas l’état de vœu pieux où elle est cantonnée depuis trente-cinq ans.

Sur le plan de l'ergonomie, il est évident jusqu’ici qu’en face de toutes sorties machines, la postéditrice alterne entre une série de tâches autrefois bien distinctes par leur nature et dans le temps. Ainsi, la traductrice est-elle passée d’une fonction de rédaction à une tâche de vérification là où les correspondances sont parfaites ; en outre, elle fait un travail d’adaptatrice si la correspondance est partielle et va même jusqu’à effectuer des tâches de réparation au besoin. Ce passage de l’une à l’autre activité alourdit considérablement la charge cognitive liée à l’opération traductive.
Les adaptations nécessaires par rapport au travail traditionnel sont loin de ne concerner que la langue (lexique, terminologie, grammaire) ; elles touchent le texte, c’est-à-dire des notions aussi fondamentales que la cohésion, le contexte et les sources.

En guise de conclusion

À partir de nos observations contextuelles, nous désirons mettre à plat les éléments de cette révolution ergonomique pour, dans un premier temps, faire en sorte que la machine ne dicte pas sa ou ses lois à la postédition professionnelle, mais bien que la norme serve de guide aux utilisateurs. Pour y arriver, la profession doit se demander si elle veut assimiler la postédition à une pratique traduisante. Si elle répond oui, comment arrivera-
t-elle à assortir cette pratique :

  • d’un corps de doctrine fondée sur la recherche ;
  • d’un ensemble de pratiques normées et réalistes ;
  • d’une reconnaissance pédagogique ;
  • d’une reconnaissance professionnelle ;
  • d’une utilisation d’outils informatiques adaptés ;
  • d’une proposition de tarification ?

Espérons que la norme ainsi établie résultera de la concertation de la profession et des industries de la langue et non seulement d’un désir de réduction de coûts au détriment de la qualité.

Louise Brunette, term.a, trad.a, a choisi l'enseignement et la recherche universitaires après plus de 30 ans de pratique assidue de la terminologie, de la traduction et de la révision. Coauteure avec Paul Horguelin de la 2e édition de Pratique de la révision, elle est spécialisée en démarches évaluatives appliquées à la traduction et à la terminologie humaine ou automatique. Elle enseigne à l’Université du Québec en Outaouais et travaille à la rédaction d’un ouvrage sur les stratégies de révision.


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