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Guy Jourdain : juriste-traducteur et passionné de la langue française

Par Maria Ortiz Takacs, traductrice agréée

Titulaire d’un baccalauréat en droit civil de l’Université de Montréal et d’un baccalauréat en Common Law de l’Université du Manitoba, Guy Jourdain s’intéresse à la traduction depuis le début de sa carrière. Ce natif de Rivière-du-Loup passionné de langues étrangères a commencé son parcours comme traducteur juridique au gouvernement du Manitoba en 1983, avant de devenir directeur général du Centre de ressources en français juridique de l’Université de Saint-Boniface (alors l’Institut Joseph-Dubuc), organisation qui produit des outils de travail et offre des cours de français juridique. Il a par ailleurs été directeur général au Secrétariat aux affaires francophones du gouvernement du Manitoba et directeur du Service de traduction juridique du ministère de la Justice du Manitoba. Il est aujourd’hui représentant du commissaire pour le Manitoba et la Saskatchewan au Commissariat aux langues officielles. Circuit a voulu en savoir plus.

Circuit  : Pourquoi deux diplômes en droit?

Guy Jourdain : J’ai pris une décision pragmatique. Avec le droit civil seulement, dans l’Ouest canadien, on est limité; je me suis donc inscrit au programme de Common Law de l’Université du Manitoba. Par contre, mon expérience en droit civil s’est avérée très précieuse dans mon parcours professionnel. En 1982, quand j’ai obtenu mon diplôme de l’Université de Montréal, le marché de l’emploi au Québec était très difficile; c’est la raison pour laquelle j’ai accepté un poste au Manitoba. À la suite de « l’affaire Forêt1 », le statut de la langue française devenait de plus en plus important dans cette province, et il y avait une très forte demande de juristes capables d’exercer en français aussi bien qu’en anglais. Ainsi, je me suis simultanément immergé dans la terminologie juridique des deux langues.

C. : Votre formation première est en droit. Où avez-vous acquis vos connaissances en traduction?

G. J. : J’ai suivi des cours de traduction générale au Collège universitaire de Saint-Boniface de 1983 à 1985. Le programme venait de démarrer; c’était très intéressant parce que le groupe rassemblait des participants de différents milieux, travaillant comme traducteurs sans nécessairement être formés en traduction. Plus tard, j’ai été professeur agrégé de traduction à l’Université de Saint-Boniface et traducteur juridique, surtout dans le domaine des textes législatifs. Ma philosophie est de m’éloigner de l’original. Je me demande toujours ce que l’auteur veut dire et comment je peux l’exprimer de façon assez naturelle pour que le lecteur ne sente pas que le texte a été conçu en anglais.

C. : Votre intérêt premier est-il le français ou le droit?

G. J. : Je trouve que les deux aspects sont complémentaires; je n’ai jamais vu la traduction comme une fin en soi, mais plutôt comme un outil de revendication communautaire visant à faire progresser la langue française.

C : Jusqu’à récemment, vous étiez directeur du Service de traduction juridique du ministère de la Justice du Manitoba. Comment fonctionne ce service?

G. J. : Le service est intégré au bureau du conseiller législatif; les traducteurs francophones ont donc un accès direct aux rédacteurs juridiques. Même si nous ne faisons pas de corédaction, la proximité des rédacteurs anglophones, qui sont habituellement unilingues, nous permet de mieux comprendre l’intention des lois et règlements et, à l’occasion, de souligner des faiblesses de rédaction dans les textes anglais. Par contre, le fait que les rédacteurs ne comprennent pas le processus de traduction peut parfois s’avérer un obstacle, mais je pense que le service fonctionne de façon très efficace et nous améliorons continuellement nos processus.

C : Quelle est la situation du français au Manitoba?

G. J. : Il y a une communauté de langue française de troisième, quatrième ou cinquième génération, mais on trouve également des communautés d’immigrants francophones de divers pays d’Afrique ou de la péninsule arabique qui sont là depuis dix ou quinze ans et qui conservent leur langue. Près de Winnipeg, on trouve de petits villages francophones. La vie s’y déroulait presque complètement en français par le passé, mais aujourd’hui, il y existe une grande fluidité entre les deux langues officielles parce que la majorité des francophones sont bilingues.

C : À quels enjeux la langue française fait-elle face dans le système de justice canadien?

G. J. : L’accès à la justice en français a beaucoup progressé, du moins au Manitoba, après « l’affaire Forêt », lorsque le statut de la langue a été reconnu dans le milieu de la justice. Il y a maintenant bon nombre de juges bilingues, et plusieurs procureurs de la Couronne maîtrisent le français. Les lacunes se trouvent plutôt dans les cabinets d’avocats privés. Une personne accusée d’une infraction grave aurait de la difficulté à se faire représenter en français. La même chose se produit en droit de la famille, étant donné que la clientèle potentielle est peu nombreuse et, conséquemment, que les possibilités de revenus ne sont pas très intéressantes pour les professionnels. Le ministère de la Culture permet aux francophones qui le souhaitent d’avoir recours à des services d’interprètes. Par contre, dans le cas des personnes de langue maternelle autre que le français, il faut trouver des interprètes à l’extérieur du système gouvernemental et la qualité de la prestation est parfois faible parce que l’interprète ne connaît pas la terminologie juridique ou la procédure des tribunaux. Dans certains cas, il est permis de faire appel à un interprète bénévole, mais quand il s’agit de membres de la famille ou d’amis, l’interprétation peut être teintée d’un certain parti pris.

Toutefois des démarches ont été entreprises pour améliorer la qualité de la langue en milieu juridique. Parmi elles, celle du Centre canadien de français juridique, qui offre des cours de perfectionnement en français juridique aux professionnels des secteurs public et privé.

C : Comment sensibilise-t-on actuellement les citoyens à l’importance de la langue française?

G. J. : D’une part, l’Association des juristes d’expression française du Manitoba encourage ses membres à exercer dans des domaines où le français est peu présent mais, en fin de compte, ça reste une décision d’affaires. Pour plusieurs raisons, les avocats francophones sont très en demande dans les grands cabinets. J’interprète ce fait de la façon suivante (c’est bien sûr une simple opinion) : les personnes bilingues sont habituées à transiger avec des groupes différents; elles ont donc appris à faire preuve de tact et de discernement, et ont acquis une capacité de compromis bien équilibrée. Elles peuvent se charger de dossiers provenant de n’importe où au Canada et manifestent une ouverture aux autres qu’on ne trouve pas nécessairement chez les personnes unilingues. En réalité toutefois, le temps que ces professionnels bilingues consacrent à des dossiers en français est plutôt restreint.

D’autre part, avec ma collaboratrice, Carmen Roberge, je publie une chronique de traduction juridique appelée « juricourriels2 » avec l’appui du Centre de ressources juridiques en français, financé par Justice Canada, et de la Division de l’éducation permanente de l’Université de Saint-Boniface. L’objectif de la chronique est de sensibiliser les parties prenantes aux difficultés de la langue juridique française dans un contexte de Common Law. En fait, nous profitons de toutes les occasions qui s'offrent à nous pour faire progresser le français dans le milieu juridique afin que les membres de la communauté francophone aient accès à la justice dans leur langue.

1. La Cour suprême du Canada déclare inconstitutionnelle la Official Languages Act (Loi sur les langues officielles) adoptée le 31 mars 1890 par l’Assemblée législative du Manitoba. Cette loi faisait de l’anglais la seule langue des registres, des procès-verbaux et des lois du gouvernement manitobain. La loi constitutionnelle n’ayant jamais été abrogée, elle demeurait toujours en vigueur. L’Assemblée législative devait donc rester bilingue, conformément à l’article 23 de la Loi sur le Manitoba de 1870. C’est ce que l’on a appelé « l’affaire Forêt ». (Extrait de Cent ans de terminologie au Canada : repères chronologiques, de Jean Delisle)

2. Pour s’abonner aux juricourriels :  juricourriel@ustboniface.ca


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