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José de Anchieta : de la traduction comme instrument d’évangélisation colonialiste

José de Anchieta, originaire des îles Canaries, débarque au Brésil, en 1553, avec le troisième groupe de missionnaires de la Compagnie de Jésus. Il vit dans la région sud-est du Brésil pendant 44 ans au cours desquels il s’identifie à la culture et à la langue tupies. Afin d’accomplir sa mission d’évangélisation des autochto­­nes du Brésil colonial, Anchieta  traduit des textes (doctrines, sermons, livres de prières et catéchismes) du portugais vers le tupi. 

Par Sônia Fernandes

Avec l’arrivée des Jésuites au Brésil, la métropole portugaise consolide sa conquête matérielle, culturelle et spirituelle du pays, déjà entamée en 1500. En plus d’asservir la population locale à un gouvernement central étranger, la colonisation présuppose une homogénéisation culturelle entre la métropole et la colonie, soit une transculturation qui se caractérise, entre autres, par la « suppression progressive des cultures indiennes par la culture dominante et la substitution de nouvelles valeurs à l’identité indigène1 ». Ainsi, la traduction évangélisatrice allait devenir un instrument au service de l’imposition et du maintien de l’autorité coloniale.

Au Brésil, comme en Amérique hispanique, le projet impérialiste d’implantation de la langue et de la culture coloniales a pris plusieurs siècles à s’imposer. Dans un premier temps, les missionnaires ont dû recourir aux langues autochtones pour prêcher l’Évangile. Il s’en est suivi un projet peut-être moins brutal d’inculturation, conçu en particulier par José de Anchieta. L’inculturation, terme créé plus tard (au XVIIIe siècle) par la Compagnie de Jésus, encourage une relation « créative et dynamique entre le message chrétien et la culture d’arrivée2 » sans nécessairement extirper les valeurs de la culture dominée. La traduction devenait ainsi un outil de convergence des deux cultures.

Soucieux de respecter le mandat de la couronne portugaise mais convaincu que sa mission première était de convertir les Indiens au christianisme, Anchieta s’est attelé à éradiquer certains comportements autochtones, inacceptables par la société chrétienne, tout en en conservant d’autres qui pouvaient contribuer à intégrer de nouveaux concepts dans l’imaginaire des natifs. C’est ainsi que l’anthropophagie, la nudité et la polygamie devaient disparaître. En revanche, les danses et les chansons « sauvages » ainsi que certains gestes propres à la culture et, en particulier, à la langue tupie allaient faire partie intégrante du processus d’évangélisation.

Les stratégies des Jésuites pour traduire les textes diffusés en vue de la conquête spirituelle du pays ont pu ainsi « fournir un processus de traduction qui faisait en sorte que les Indiens pouvaient reconnaître dans la religion européenne leurs propres valeurs3 ».

Anchieta traducteur

Par l’emploi de termes portugais dans les textes en tupi, Anchieta cherchait à intégrer des éléments culturels européens aux caractéristiques originales de la culture autochtone.

Le processus de traduction était parsemé d’obstacles. Les Jésuites voyaient dans le tupi une langue concrète incapable d’exprimer les concepts abstraits du catholicisme (Milton et Filho 2008). Il fallait aussi  faire passer le message dualiste chrétien (ciel/enfer; dieu/démon; péché/purification; bon/mauvais) dans une culture dont les valeurs étaient surtout neutres et libres de jugements. En effet, « les Indiens […] n’aspirent pas aller au Ciel, ne craignent pas le Démon, ne connaissent pas l’Âme4 ».

Anchieta a utilisé diverses stratégies de traduction pour inculquer les termes et les concepts religieux du portugais qui, souvent, n’existaient pas dans la langue vernaculaire ni dans l’imaginaire des natifs5, dont :

1) la conservation de mots portugais dans la traduction :  

a) - Como se chamam esses que morreram por Jesus Cristo? – Mártires.

    - Marãpe Jesu Cristo resé ijukápyruéra rerá? – Mártires.
    [Comme s’appellent ceux qui meurent pour Jésus Christ? – Les martyrs.]

b) - Pode um comer carne no dia de jejum ou sexta-feira ou sábado?

      - Oúpe asé sôo ipupé, konipó sexta-feira sábado resé?
      [Est-ce qu’on peut manger de la viande un jour de jeûne ou le vendredi ou le samedi?]

2) la création de néologismes au moyen de deux mots tupis :

      igreja= tupãoka. Fusion de Tupã (Deus) et óka (casa)
      [église = tupãoka.  Fusion de Tupã (Dieu) et óka (maison)]

3) l’utilisation de mots tupis dont le sens se rapproche du sens religieux prétendu (ajout de valeur chrétienne à un mot) :

      anjo = karaibebé (xamã voador)
      [ange = karaibebé (le chaman qui vole)]

4)  l’introduction d’un concept en employant soit un mot portugais soit un mot ou une expression tupie :

 a)    - A que mais?
      Ao pecado, que é não guardar o que Deus manda.

      - Mbaé supé bépe?
      Pecado supé, Tupã ñeénga aby supé
      [Quoi d’autre? Le péché, qui consiste à ne pas faire ce que Dieu demande.]

b)   - Quais são as imundícies da alma?
      São os pecados, nossas transgressões da lei de Deus.

      - Mbaépe asé ánga kyasábamo?
      Asé rekó angaipába, asé Tupã ñeénga aby.
      [Quelles sont les saletés de l’esprit? Ce sont les méchancetés, nos transgressions de la loi de Dieu.]

Anchieta a par ailleurs rédigé la première grammaire du tupi et élaboré un glossaire catéchétique avec l’intention de laisser un « guide » linguistique aux nouveaux jésuites6. Il a aussi écrit plusieurs ouvrages (entre autres, Catechismo in língua Brasiliana, Diálogo da Fé, Confessionário Brasílico, Confissão e Comunhão) et souvent s’autotraduisait en langue vernaculaire.

La langue des autochtones, normalisée et institutionnalisée, a commencé à acquérir un statut similaire à celui de la langue de la métropole : « cette langue brasílica, ou le tupi des jésuites, ou comme elle a été nommée plus tard, la langue générale, une fois normalisée, a commencé à être enseignée aux jésuites depuis le Portugal7 ». Cela a permis son expansion et une certaine valorisation de la culture dominée.

1. Georges L. Bastin, « La traduction des catéchismes et la conquête spirituelle dans la Province du Venezuela », TTR, volume 20, numéro 1, 2007, p. 215.

2. Paulo Edson Filho, Tradução e sincretismo nas obras de José de Anchieta, São Paulo, USP, 2007, p. 145.

3. Ibid., p. 12.

4. Georges L. Bastin,  op. cit. , p. 227.

5. Paulo Edson Filho, op. cit. .

6. Ibid.

7. Bethania Mariani, Colonização linguística, Campinas, SP, Pontes, 2004, p. 39.

Sônia Fernandes est doctorante au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal. Son projet de recherche porte sur la traduction et la censure sous les deux dictatures brésiliennes.


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