Imprimer
Partage :

Des implicitations manquées

L’implicitation est l’élimination des éléments de la langue de départ qui sont superflus dans la langue d’arrivée. Bien qu’elle constitue un procédé de base de la traduction, il y a lieu de se demander si elle est utilisée autant qu’elle le devrait.

Par Étienne McKenven, traducteur agréé

S’il est dans la logique de l’anglais de décrire toutes les composantes d’une situation donnée, le français tend à passer sous silence ce qui se déduit facilement. Pour expliquer l’implicitation, certains de nos ouvrages donnent l’exemple de The referee blew his whistle, qui, une fois traduit et élagué, donne L’arbitre siffla. L’implicitation permet ici de produire un énoncé qui est clair, simple et, détail intéressant, plus court que l’anglais. Négliger d’impliciter là où il convient de le faire a son corollaire : la surtraduction, c’est‑à‑dire la reproduction systématique de tous les éléments de la langue de départ sans égard à leur pertinence dans la langue d’arrivée. Sans implicitation, la traduction de l’exemple précédent donne quelque chose comme L’arbitre souffla dans son sifflet, un énoncé compréhensible mais étranger à l’habitude qu’a le français de s’en tenir à l’essentiel.

Un classique

Les appareils domestiques de tous genres sont la source d’une des surtraductions les plus courantes. Un classique! En effet, qui n’a pas chez lui un mode d’emploi dans lequel la consigne est donnée de débrancher l’appareil de la prise électrique, par exemple avant de procéder à son nettoyage, à son entretien, etc.? Ainsi, cet extrait du mode d’emploi d’une marque d’aspirateur populaire : Débranchez l’aspirateur de la prise électrique, (sur)traduction de Unplug the vacuum from the electrical outlet. Dans cet énoncé, le segment « … de la prise électrique » n’apporte pas un iota d’information. Il aurait fallu l’impliciter pour ne garder que Débranchez l’aspirateur. La consigne aurait été aussi claire tout en étant bien plus idiomatique et, là encore, plus succincte que l’anglais.

L’anglais est friand des énoncés qui décrivent, souvent de manière chronologique, toutes les étapes d’une opération. Cette démarche est dans sa nature et lui sied bien. Mais appliquer à outrance cette façon de faire en français donne de curieux résultats. Un passage aux caisses libre-service d’une chaîne de supermarchés permet de constater les dégâts causés par un manque d’implicitation. Au moment où le client s’apprête à payer ses emplettes, une voix enregistrée lui indique d’insérer ses billets DANS LE RÉCEPTEUR DE BILLETS et ses pièces de monnaie DANS LE RÉCEPTEUR DE PIÈCES DE MONNAIE. Cet énoncé redondant s’apparente davantage à un langage informatique qu’à du français, mais si c’est le choix du président…

Des « surrédactions »?

Se pourrait-il qu’à force de voir et d’entendre de telles formulations, les francophones soient en train de faire leur cette façon de décrire la réalité? Un message diffusé régulièrement dans le métro de Montréal n’a rien pour rassurer à ce sujet. Aux heures de pointe, après l’embarquement des usagers aux différentes stations, l’avertissement suivant est donné : « Attention! Veuillez dégager les portes, nous allons les fermer. » Effectivement, les portes se referment et le train part.

Ce message (qui, on peut présumer, a été pensé directement en français), dans sa façon d’expliciter toutes les données du problème, ne rappelle-t-il pas les surtraductions mentionnées jusqu’ici? Le segment « … nous allons les fermer » est-il d’une quelconque utilité? On annonce : Attention! Veuillez dégager les portes. N’est-il pas l’évidence même que si on demande de dégager les portes, c’est parce qu’on s’apprête à les fermer?

D’où la question suivante : à force de lire et d’entendre des surtraductions, serions-nous rendus à faire des « surrédactions »? Vaste question…

Que faire?

Que conclure de tout cela? Vinay et Darbelnet, Van Hoof, Delisle, Horguelin, entre autres, l’ont tous dit : une surtraduction est une faute. Même si certaines de ces autorités l’ont dit il y a longtemps, la nature du français demeure essentiellement la même, qu’une tendance à l’explicitation soit en marche ou non. L’implicitation n’est donc pas simple coquetterie, elle fait partie du « cahier des charges » du traducteur.

Mais au-delà du devoir, il y a le plaisir. Le plaisir d’exploiter les ressources dont dispose le français pour décrire le monde d’aujourd’hui avec élégance, efficacité et clarté. Le plaisir de montrer que le français aussi peut donner dans la concision, comme l’illustrent les deux premiers exemples de cette chronique. Le plaisir d’insuffler une âme au texte d’arrivée en ne l’embarrassant pas de servitudes inutiles.

L’implicitation est l’une de ces ressources. Il n’en tient qu’à nous d’y recourir le plus souvent possible. Par devoir, certes, mais surtout par plaisir.


Partage :