Imprimer
Partage :

Structure et poussées d’adrénaline

Dossier-6-Photo-HMontréal compte plusieurs cabinets d’avocats dont les services linguistiques sont importants grâce, notamment, aux lois exigeant le dépôt des documents d’émission en français au Québec. Les structures sont certainement très différentes, mais le travail et la pression sont les mêmes partout.

par Hélène Barette

Quand on me demande ce qui caractérise la vie au sein d’un service de traduction en cabinet d’avocats, les premiers mots qui me viennent à l’esprit sont « poussées d’adrénaline » et « absence de prévisibilité ». La structure vient en tempérer les effets.

Des structures différentes

Chaque service a en effet une organisation qui lui est propre et qui traduit la vision et la personnalité de son chef. Celui-ci, selon les cabinets, cumulera ou non des fonctions administratives, notamment la préparation des budgets, les achats de matériel, la préparation des formations, la facturation, les questions de ressources humaines touchant son groupe, les évaluations, et des fonctions de traducteur ou de réviseur.

Dans la majorité des services, le travail se déroule de la façon suivante : les traducteurs préparent la traduction et les réviseurs, très souvent des avocats, en vérifient l’exactitude grammaticale, orthographique et juridique. Il arrive que cette structure soit un peu modifiée pour faire place à de l’interrévision ou à une révision effectuée par des avocats non spécialisés en traduction/révision, ou encore que la traduction, mais non la révision, soit impartie intégralement ou partiellement, de façon ponctuelle dans ce dernier cas.

C’est en ce qui a trait au personnel de soutien qu’on note les plus grandes différences. Certains ont des correcteurs d’épreuves qui s’assurent que les corrections demandées ont bien été entrées et qui effectuent un contrôle de la qualité, soit une comparaison des chiffres et des dates ainsi qu’une vérification de la mise en page du texte d’arrivée par rapport au texte de départ. D’autres travaillent avec un coordonnateur, dont le rôle varie selon la personne concernée et la confiance que lui accorde son chef de service. Cette personne fait notamment le lien entre les divers intervenants en leur transmettant les documents et les nouvelles versions de ceux-ci, ainsi que les informations pertinentes. Il arrive qu’une ou plusieurs personnes s’occupent du suivi des factures des pigistes, du classement (pour ceux qui ne fonctionnent pas de façon entièrement numérique) ou des bases de données et mémoires de traduction. Nombre de services accueillent aussi des stagiaires de nos universités. Enfin, bien que de nombreux langagiers soient très à l’aise avec les outils informatiques, nous avons toujours besoin de nos adjoints qui sont, dans bien des cas, des spécialistes en éditique et qui produisent des documents dont la qualité visuelle n’a rien à envier à celle des imprimeurs commerciaux. Que les textes soient dictés ou créés directement à l’écran, il y a toujours un moment où nous faisons appel à leurs multiples talents.

Certains cabinets ont aussi un groupe de traduction « interne ». Ce groupe, parfois rattaché au marketing ou encore au service de traduction, s’occupe notamment des publications du cabinet, de son site Web, des documents de marketing, des présentations, bref de tout ce qui ne relève pas des clients mais qui s’adresse à eux. L’approche adoptée est souvent très différente de celle du service de traduction dit régulier, l’accent étant mis sur la communication avec un « client » et non avec un « investisseur ». Selon les cabinets, ce groupe est parfois formé d’une seule personne, parfois de plusieurs, avec ou sans structure.

Formation et compétences

On me pose souvent la même question : quelle formation doivent-ils avoir ? Je crois que la très grande majorité des traducteurs que j’ai eu l’occasion de côtoyer au cours des dernières décennies avaient une formation en traduction, mais j’en ai connu qui avaient plutôt opté pour la linguistique ou même la philosophie. Pour ce qui est des correcteurs d’épreuves, ils ont en général une formation en littérature, en rédaction ou en traduction. Peu de ces professionnels ont également une formation en droit contrairement aux réviseurs, qui sont des avocats ou des personnes ayant acquis de bonnes connaissances juridiques grâce à leur grande expérience dans le domaine.

Selon les champs de spécialisation des divers cabinets d’avocats, les types de documents à traduire varient. Certains auront plus de contrats, d’autres, plus de prospectus et de documents connexes relevant du domaine des valeurs mobilière. À certains endroits, les organismes de placement collectif occupent une grande partie du temps, alors qu’ailleurs la traduction de documents vers l’anglais est plus fréquente. Mais il demeure que ces documents sont rarement en forme définitive quand commence la traduction. Il m’est déjà arrivé de recevoir une trentaine de versions d’un même document. Il faut donc sans cesse mettre à jour la traduction et reprendre la révision.

Contre le stress, l’entraide

Combien de fois m’a-t-on dit d’attendre d’avoir la dernière version pour entreprendre la traduction d’un document. Malheureusement, lorsqu’il s’agit de documents en valeurs mobilières, les délais que nous impose la réglementation ne nous laissent pas ce loisir, que dis-je, ce luxe ! Nous devons être en mesure de déposer simultanément auprès des autorités de réglementation les versions française et anglaise de documents comportant de l’information arrêtée à la date du dépôt. C’est ce qui explique les longues heures, parfois nocturnes, qui précèdent la fin d’un dossier. Et c’est aussi dans ces cas-là que l’on constate l’importance d’une bonne structure, les équipes devant être en mesure se relayer de façon transparente pour éviter l’épuisement.

La vie au sein des services de traduction de cabinets d’avocats est marquée par l’absence de prévisibilité. Nos clients, en général les avocats du cabinet, nous donnent certes des échéances, mais elles ont très souvent tendance à être mobiles, et rarement en notre faveur. Si le travail a trait au domaine des valeurs mobilières, les courtiers ou les clients de nos donneurs d’ouvrage dictent l’échéancier, sans égard à la longueur ou à la complexité du document, la traduction étant perçue comme un mal nécessaire.

Si certains traducteurs peuvent se permettre de traiter quotidiennement entre 1 500 et 2 000 mots, en période très occupée, nos traducteurs et nos pigistes doivent souvent traduire jusqu’à 5 000 mots par jour, 6 ou 7 jours par semaine. Nos textes ont bien sûr une teneur juridique, mais ils portent sur des domaines aussi variés que les mines, le pétrole, le gaz, la biotechnologie, l’équipement lourd, les produits pharmaceutiques, les banques, les assurances, pour n’en citer que quelques-uns. La stimulation intellectuelle est toujours au rendez-vous.

Après tout ceci, on peut se demander si l’amour de la langue et la fierté du travail accompli justifient les efforts demandés. En règle générale, il règne au sein de ces services de traduction un esprit d’équipe, une entraide, une collégialité qui ignorent la structure et la hiérarchie et qui font que même les longues soirées passées au bureau peuvent être amusantes, voire agréables. Ces heures nous permettent de mieux connaître nos collègues, de tisser des liens d’amitié qui transcendent les années et les changements d’employeurs. À ce jour, je ne peux entendre « I Feel Good » sans penser à une certaine soirée où, entre deux versions d’un prospectus, une collègue et amie nous faisait sa version du succès de James Brown en espérant nous convaincre qu’à trois heures du matin nous étions en pleine forme. Je semble relater des faits d’armes, mais ce sont plutôt dans mon esprit des souvenirs qui me sont chers.

Quand on travaille aussi intensément avec les mêmes personnes, jour après jour, des liens très serrés se créent et c’est pour ça qu’on continue, avec ou sans structure.


Hélène Barette, avocate, est directrice des Services linguistiques du cabinet d’avocats Blakes.


Partage :