Imprimer
Partage :

Rosaire Barrette,
de journaliste à traducteur au Conseil privé

Il a été journaliste, avocat et traducteur, mais sa passion pour le sport aura été le thème récurrent dans l’orchestration
de sa carrière.

par Jean Delisle, MSRC, trad. a, term. a.

Le 10 avril 1913, Rosaire Barrette (1893-1982) inaugure la chronique « Dans le monde sportif » du journal Le Droit (Ottawa), dont le premier numéro est paru le 27 mars. Il y donne la « cédule » des « engagements » à venir, le classement des équipes et les résultats de sports tels que la balle au champ (baseball), le gouret (hockey), la crosse, la lutte et les pools (le billard).

La langue des sports

À l’époque, des cerbères tels que l’abbé Étienne Blanchard veillent à ce que la langue ne s’encanaille pas et s’emploient à franciser avec plus ou moins de bonheur le langage sportif. Le correcteur d’épreuves et chef des traducteurs au journal Le Droit, Alfred Verreault, est un autre de ces gardiens de la pureté du français. En 1915 et 1916, il publiera, dans le Bulletin du Parler français au Canada, dix vocabulaires bilingues sur autant de disciplines sportives, dont le jeu de balle aux bases (baseball), la paume au filet (tennis), le jeu de barette (football) et le jeu de galets (curling). Dans le Glossaire des sports de la Société du Parler français, « balle au camp » désigne le ballon chasseur et « balle aux buts », le baseball. On le voit : la terminologie sportive de langue française, il y a cent ans, est flottante… et même carrément fantaisiste.

Le zèle de ces gardes-frontières de la langue sera dénoncé par l’écrivain Rodolphe Girard, alors traducteur aux Débats. Le mot « hockey », en usage en France, rappelle-t-il, vient de l’ancien français « hoquet », bâton recourbé (Le Droit, 31 janvier 1920). Gouret vient de nulle part.

Le jeune Barrette – il n’a alors que vingt ans – est donc de son temps et s’applique à employer la terminologie des puristes bien intentionnés.
Il signe aussi une page consacrée aux enfants sous le pseudonyme l’« Oncle Raymond » et se voit confier la traduction d’articles de journaux anglophones, tâche généralement confiée aux jeunes journalistes. Pendant longtemps la presse francophone a été largement un produit de traduction.

Le traducteur

Rosaire Barrette est le seul francophone reçu au Barreau de l’Ontario en 1920. Rosaire Barrette est le seul
francophone reçu au Barreau
de l’Ontario en 1920.

Ses études de droit terminées, Rosaire Barrette, déjà bachelier ès arts de l’Université d’Ottawa, est reçu en 1920 au Barreau de l’Ontario, à Osgoode Hall. Des seize candidats reçus, il est le seul francophone. Au terme d’un stage de cinq ans dans un cabinet d’avocats, il s’oriente en traduction comme surnuméraire au service de traduction de la Chambre des communes. Le passage du journalisme à la traduction se fait aisément. Homme d’une grande curiosité, ce Franco-Ontarien, né à Ottawa, réunissait toutes les qualités pour exercer ces deux professions.

La Crise économique ayant forcé, en 1933, le premier ministre Richard B. Bennett à mettre à pied tous les employés temporaires de l’administration fédérale, le traducteur reprend alors du service comme journaliste au Sudbury Star, au Soleil de Québec et au Montréal Matin. Il collabore aussi
à La Presse et à La Patrie.

Sa situation professionnelle connaît un revirement inattendu lorsque le président de la Chambre des communes, Rodolphe Lemieux, le rappelle à Ottawa en 1937 et lui offre un poste de traducteur aux Débats. Suivent une mutation aux Lois, puis, en 1950, une affectation au Conseil privé, organisme central de la fonction publique qui appuie le premier ministre et le Cabinet.

Le biographe

La passion de Rosaire Barrette pour l’univers des sports s’est exprimée de diverses façons. Après avoir écrit d’innombrables « Sportoriettes » (courtes réminiscences sportives) dans le quotidien francophone d’Ottawa, il fait paraître, en format magazine, l’une des premières histoires des Canadiens de Montréal, Halte-là : Les Canadiens sont là! (1936).

Cette incursion en histoire lui inspire la rédaction de son œuvre majeure, la biographie du millionnaire et philanthrope montréalais
Léo Dandurand (1889-1964), figure marquante de son époque. Dans Léo Dandurand, sportsman, publié en 1952, le biographe partage sa ferveur sportive avec celui qu’on a surnommé « le monarque de l’athlétisme au Canada » et « le roi des sports au Canada ».

Rosaire Barrette et Léo Dandurand Rosaire Barrette et Léo Dandurand

Léo Dandurand s’était donné pour mission d’accroître la présence et la réputation des Canadiens français dans tous les sports de compétition. Copropriétaire des Canadiens et de dix-sept hippodromes, l’homme d’affaires a été promoteur de boxe et de lutte, directeur de l’équipe de baseball les Royaux de Montréal et fondateur de l’équipe de football les Alouettes de Montréal (1946).

La biographie connaît un grand succès.

Le lexicographe

La passion de Rosaire Barrette, déjà journaliste-traducteur-biographe, se transporte par la suite en lexicographie. Avec la collaboration de Wilfrid Michaud (1916-1987), son collègue au Conseil privé, il rédige de 1950 à 1962 un dictionnaire anglais-français de la langue et de l’argot du sport. Jacques Gouin (1919-1987), autre traducteur-historien du Bureau des traductions, se rend à Montréal afin d’obtenir des devis en vue de la publication de l’ouvrage, mais aucun éditeur ne se montre intéressé. Trop coûteux à produire.

Rosaire Barrette cherche alors conseil auprès du célèbre commentateur sportif René Lecavalier. Il se fait répondre que « les amateurs ne lisent plus sur le hockey ou sur tout autre sport, préférant assister aux matches ». Le projet reste sur
la glace. Le tandem Barrette-Michaud a plus de chance avec son Glossaire d’expressions utilisées par l’Organisation des mesures d’urgence (190 p.) qui, lui, ne reste pas inédit.

Lorsque John Diefenbaker quitte ses fonctions de premier ministre en avril 1963, le premier fonctionnaire qu’il tient à remercier est le doyen du Conseil privé, son traducteur Me Barrette. En octobre de la même année, quand ce dernier prend sa retraite, c’est au tour du premier ministre Lester B. Pearson de venir lui adresser en personne ses meilleurs vœux. Le traducteur en chef était tenu en haute estime au Conseil privé. Son ami Wilfrid Michaud lui succédera à la direction du service.


Partage :