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Le pourquoi de l’adulte
Histoire vraie


 « Pourquoi le monsieur il parle comme ça ? – Parce qu’il vient d’un autre pays où les gens ne parlent pas français. – Pourquoi ? – Parce qu’ils ont découvert une autre jolie langue. – Pourquoi ? – Et si on allait au parc ? » Répit de 30 minutes pendant lesquelles j’ai la faiblesse, voire la folie, de me sentir maîtresse de la situation. Devant le pourquoi de l’adulte, en revanche, je perds davantage mes moyens.

Le choix de la traduction comme formation et comme profession me vaut généralement un commentaire et une question, que vous reconnaîtrez sans doute.

D’abord, le commentaire : « Ah ! Faudrait que je te montre le mode d’emploi du truc que je viens d’acheter ! Faut dire que c’est fait en Chine. » Variante des plus branchés d’entre eux : « […] Faut dire que c’est fait à la machine. » Avec ce triste constat à la clé : les gens semblent faire davantage confiance à la traduction machine qu’à la traduction en Chine. Dommage quand même pour nos homologues de ce pays où la traduction se pratique depuis un peu plus longtemps qu’au Canada.

Or, je sais d’expérience que la notice qui accompagne le « truc » fabriqué en Chine n’est pas traduite dans ce pays. Un graphiste états-unien m’avait demandé de traduire le mode d’emploi d’un affût de chasse en toile. Le concept est états-unien, la fabrication chinoise, l’emballage italien et la version française québécoise. Étant donné la mention Made in China, pourtant, l’utilisateur qui montera son affût en moins de deux s’étonnera que les Chinois soient devenus si bons traducteurs et celui qui n’arrivera pas à le déployer va imputer son insuccès aux Chinois !

Et maintenant la question : « Pourquoi avoir choisi la traduction ? » Depuis le temps, j’aurais dû m’inventer une réponse noble, du genre « J’aime être à l’intersection de deux mondes, à la croisée des cultures, etc. » ou « Des gens ont besoin de nous pour survivre ». Je suis malheureusement restée traumatisée par les heures d’angoisse qui ont précédé mon choix. Après une première année d’université en comptabilité, un professeur de finances, crayon suspendu au-dessus de la grille de notation m’a demandé : « Pourquoi avoir choisi l’administration ? » Ma cote dévissait. J’ai négocié un D en échange de la promesse de changer de domaine.

Où aller ? J’ai consulté le répertoire des programmes. À l’époque, ça se faisait sur papier à raison d’un programme par page, en ordre alphabétique. Beaux-arts ? Mon année de comptabilité avait réduit ma palette au rouge. Chimie ? Le monde industriel devrait me remercier tous les jours d’avoir tourné cette page. Droit ? Je ne sais toujours pas si l’absurdité est un atout ou un empêchement. Éducation ? Mon destin me classait d’ores et déjà à l’autre extrémité du crayon rouge. Et ainsi jusqu’à la lettre T ! Voyez l’échange : « Pourquoi avoir choisi la traduction ? – Parce que j’arrivais à la fin du répertoire. »

Entre deux pourquoi, cette autre question qu’on vous pose sans doute aussi : « Et combien de langues parles-tu ? » Dans un pays bilingue sur continent trilingue (dans les grandes lignes), on ne s’étonne pas du nombre dont je me vante, curieusement, mais de mes choix. « Pourquoi l’italien ?? » Voilà ma chance de regagner le cercle des gens cultivés : « Pour l’opéra. Quand j’étais jeune, je lisais les livrets d’opéra de ma mère et je m’amusais à comparer les versions italienne et anglaise. » Incrédulité manifeste du vis-à-vis qui, parfois trop poli, persévère : « Et pourquoi le portugais ??? » Retour à la case départ : après l’italien, j’ai consulté le répertoire de l’École des langues. Chinois ? Etc.

Encore quelques années d’efforts et je devrai répondre à « Pourquoi le catalan ???? » Pourquoi ? Je ne sais pas si je vais oser… Bof, nous sommes entre amis… Eh bien parce qu’à la librairie, parmi les reliures acidulées des dictionnaires espagnol, portugais et italien, il s’en trouvait
une d’un bleu calme. Intriguée, je l’ai sortie du rang : Dictionnaire bilingue catalan français. Voilà pourquoi.


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