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La théorie en prise directe sur la pratique

lecture 1Jean Delisle publie la troisième édition de son ouvrage La traduction raisonnée. S’il s’agit d’un « manuel d’initiation à la traduction professionnelle », les traducteurs d’expérience ne sont pas en reste et ils y trouveront de quoi approfondir et améliorer leur pratique.

Par André Senécal, trad. a., réd. a.

Delisle, Jean et Marco A. Fiola (2013), La traduction raisonnée. Manuel d’initiation à la traduction professionnelle
de l’anglais vers le français
, 3e édition, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 716 pages.

L’enseignement de la traduction a beaucoup évolué ces quarante dernières années. À l’époque, l’approche comparatiste vivait de beaux jours grâce, entre autres, aux travaux de messieurs Vinay et Darbelnet. Aujourd’hui, cette approche plutôt descriptive a fait place à une méthode d’enseignement en prise directe sur la pratique quotidienne des traducteurs, voie que poursuit Jean Delisle dans la nouvelle parution de son ouvrage. Plus volumineuse que l’édition précédente, qui comptait 68 objectifs d’apprentissage, la troisième édition de La traduction raisonnée en compte 75. Ces objectifs s’articulent autour de thèmes comme le métalangage de la traduction, la documentation de base du traducteur, la méthode de travail, le processus de la traduction, les règles d’écriture, ainsi que les difficultés d’ordre lexical, syntaxique et stylistique. Ils sont complétés par des exercices d’application et de traduction. Certains objectifs plus spécialisés paraissent sous la plume de collaborateurs auxquels a fait appel Jean Delisle pour cette nouvelle édition.

De passager à conducteur

Dans son ouvrage, Jean Delisle donne résolument le volant de sa profession au traducteur, qui bien souvent a eu l’impression d’occuper la banquette arrière de sa pratique. En effet, l’approche comparatiste avait parfois comme effet pervers d’axer les efforts de traduction de l’étudiant sur un transcodage fondé sur des solutions correctes, mais éloignées de la formulation attendue pour des textes pragmatiques en milieu de travail. L’étudiant avait la vague impression d’exécuter des figures imposées, et son obédience, voire sa soumission, aux sources documentaires offrant des solutions toutes trouvées ne favorisait pas son sens critique. Jean Delisle brise ce moule et place le traducteur au centre de sa pratique pour qu’il se la réapproprie et qu’il l’organise en fonction de ses propres décisions relativement à la langue, aux équivalences, aux nuances et à l’éclairage général de son produit final. Pour ce faire, on comprend que le traducteur doit être très actif dans sa pratique : ses efforts doivent se caractériser moins par le fardeau de leur intensité que par l’effervescence de leur créativité. Au volant, le traducteur dispose dès lors d’une bien meilleure liberté de mouvement.

L’intelligence des langues

Jean Delisle place au premier plan une excellente connaissance de la langue française, connaissance qui doit devenir une intelligence, une intimité en fonction de laquelle la langue de Molière n’a plus de secrets ou presque pour le traducteur. Intelligence présente aussi pour la langue anglaise, sa pensée, sa structure et son articulation. L’auteur nous invite à plonger dans la « structure profonde » de la pensée en français au sein de laquelle le volet linguistique côtoie les volets culturel, stylistique et créatif. Il va sans dire que l’approfondissement de la langue française n’est jamais terminé, ne serait-ce qu’en raison de son évolution, des nouvelles réalités à nommer et des tendances qui acceptent maintenant une tournure, un emploi ou un terme jadis critiqué, voire banni. Jean Delisle nous montre l’immense richesse de la langue française et ses innombrables ressources, servies par une précision et une clarté qu’il invite à redécouvrir.

Point de recettes, mais des procédés exigeants

S’il arrive que la traduction d’un passage puisse se faire facilement et grâce à l’utilisation d’équivalents tout trouvés, le traducteur fait alors appel au procédé de remémoration. Mais il arrive aussi qu’avant même de traduire, le traducteur doive interpréter le texte d’origine, lui attribuer la valeur de sens la plus probable en contexte. Ensuite, devant les moyens de réexpression qui s’offrent à lui, il pourrait ne pas trouver immédiatement ce qu’il lui faut ou ne disposer que d’équivalences minimalement correctes, mais laissant à désirer. C’est ici qu’un des procédés présentés, la création discursive, peut aider le traducteur à tirer son épingle du jeu. En effet, ne pouvant faire appel à des équivalences directes pour l’interprétation du sens sur laquelle il a jeté son dévolu, le traducteur peut alors se tourner vers une formulation nouvelle par rapport à l’énoncé du texte de départ, formulation qui ne sera valable que pour le contexte à traiter. Procédé de haute volée, la création discursive permet de bien dissocier les langues en présence, libère notre langagier de toute interférence par la langue d’origine et assure une formulation idiomatique souvent originale grâce à une équivalence parallèle des idées mettant à contribution la créativité du traducteur.

Ce procédé de traduction, comme d’autres figurant dans l’ouvrage, est exigeant parce que la solution n’est pas immédiatement accessible. Le travail d’interprétation va beaucoup plus loin qu’un simple transcodage, et il dénote chez le traducteur une compétence supérieure dans l’utilisation de la langue française et des compléments cognitifs sollicités. À ce stade de sa pratique, le traducteur devient alors réécrivain.

Harmoniser la théorie et la pratique

Grâce aux travaux de Jean Delisle, jamais théorie et pratique de la traduction ne se seront autant rapprochées l’une de l’autre. Car derrière une prestigieuse carrière universitaire, l’auteur s’est déjà frotté à la « vraie vie » de la traduction en milieu de travail au sein d’une organisation du secteur public. Cette expérience a amené Jean Delisle à consacrer par la suite ses énergies à la recherche de solutions, de méthodes et d’approches dont ont profité des générations d’étudiants auxquels il a enseigné. L’ouvrage de Jean Delisle favorise indéniablement une transition plus harmonieuse entre l’université et le marché du travail. Enfin, les traducteurs d’expérience devraient garder La traduction raisonnée à portée de la main comme une référence crédible et précieuse, ne serait-ce que pour y trouver l’étincelle d’inspiration susceptible de les relancer dans les moments difficiles de leur pratique.


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