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La relève : entre ceux qui arrivent et ceux qui partent

Par Elaine Potvin, trad. a., avec la collaboration de Sébastien St-François, trad. a.

Compte rendu du congrès 2013 de l’OTTIAQ

Dans un ordre professionnel où la moyenne d’âge des membres est de 48 ans, l’accueil de la relève prend d’autant plus d’importance. Or, si nous voulons ouvrir nos portes aux jeunes praticiens de la langue, encore faut-il savoir préparer notre sortie sans attendre à la dernière minute. 

Comment fait-on place aux nouveaux venus quand les frictions intergénérationnelles nous rattrapent ? Avons-nous mis en place des moyens de transférer nos connaissances à ceux qui nous succéderont ? Avons-nous suivi le rythme des progrès technologiques ? Avons-nous bien compris toute la signification des changements technologiques pour les conditions de pratique de notre métier ? Ceux parmi nous qui ont passé des années – une vie – à faire fructifier une pratique privée sont-ils prêts à s’en départir à l’heure de la retraite ? Est-ce que leur clientèle a une valeur ? Le congrès 2013 nous invitait à nous pencher sur la continuité de notre profession et à trouver des réponses efficaces à toutes ces questions.

Après le mot de bienvenue du président Réal Paquette, Stéphane Kelly, sociologue, professeur et auteur d’essais portant sur les rapports intergénérationnels entre autres, a dressé dans sa conférence d’ouverture le portrait de la nouvelle génération pour nous inviter à mieux nous comprendre en milieu de travail. En effet, au fil des ans, il n’y pas que la technologie qui évolue. Les mentalités, les objectifs professionnels, les aspirations changent aussi, parfois radicalement. Les congressistes présents ont particulièrement apprécié sa façon de présenter le « choc » entre les générations B, X et Y. Une ouverture franchement réussie d’après les commentaires entendus.

Transférer connaissances et clientèle

Il va sans dire que la relève suppose le transfert des connaissances, une question à laquelle il est urgent de répondre avant le départ à la retraite de la génération des baby-boomers. Les habitudes et les méthodes de travail changent à un rythme très rapide, et la mutation de l’industrie nous oblige à accélérer l’intégration des nouveaux employés et collaborateurs. Comment fait-on pour pérenniser la connaissance de l’entreprise, pour préserver la mémoire organisationnelle ? En termes simples, comment éviter que tout le savoir acquis disparaisse avec le départ d’un employé ? Il est possible d’organiser la connaissance de façon à pouvoir la transférer à nos successeurs, et c’est l’objectif de la maïeutique appliquée expliquée par Stéphan Gervais, trad. a., et Michel Héon. Il s’agit en fait, comme nous l’ont expliqué ces conférenciers, d’organiser la connaissance pour pouvoir mieux la transférer. Pour y parvenir, il faudra surmonter les obstacles à la diffusion de la connaissance, puis cartographier les savoirs pour produire une mémoire d’entreprise.

Après une brève présentation de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, l’économiste Simon Gaudreault nous a parlé de plan de relève. La présence d’un représentant de la FCEI s’explique par un constat fort simple, souligné d’ailleurs par M. Gaudreault dans son exposé : d’une part, plus de la moitié des entreprises au Québec compte entre un et quatre employés ; d’autre part, le travail autonome a augmenté plus rapidement que le travail salarié au cours des dernières années. Or, près de la moitié des membres de l’OTTIAQ sont en pratique privée. N’en doutons plus : nous sommes aussi des gens d’affaires, et nous devons aussi penser à notre relève en ces termes.

Dans le même ordre d’idées, mais pour ceux qui sont en toute fin de carrière, Mes Benoit Cloutier et Jasmin Nicol nous ont parlé de l’achalandage professionnel et de sa valeur marchande. Que vaut la clientèle d’un traducteur ? Vaut-elle seulement quelque chose ? Et une fois convaincu de sa valeur, que faire ? D’abord spécialisés dans la vente d’études de notaires, Mes Cloutier et Nicol ont étendu leur expérience à celle d’entreprises de services, comme le sont nos services de traduction. En demandant conseil à un expert, un traducteur en fin de carrière peut se départir de sa clientèle de façon réfléchie, vendre son achalandage, travailler temporairement en partenariat avec son successeur et planifier les retombées fiscales de la transaction. Le traducteur en début de carrière pourra lui aussi bénéficier largement d’un tel processus et éviter de commencer à zéro. Les notaires ont aussi dit au passage qu’il pouvait être intéressant à cette étape que de jeunes traducteurs se regroupent pour poursuivre le travail d’un collègue prêt à quitter le marché.

Autour de la technologie

Sur le plan technologique, deux ateliers ont porté des sujets plus pratiques et plus pointus. D’abord, Alain-Marie Carron, directeur principal, Communications marketing chez KPMG, nous a entretenus des médias sociaux et comment ils peuvent façonner et parfois déformer notre vision du monde. Il nous a expliqué le bon usage professionnel d’outils tels SlideShare, LinkedIn et Twitter et prodigué de judicieux conseils aux langagiers présents pour éviter de tomber dans les pièges des médiaux sociaux. Ensuite, dans le cadre de son atelier axé sur les moteurs de recherche Google et Bing, Frédéric Champoux (professeur en techniques d’information au département des Techniques de la documentation du Cégep de Trois-Rivières) a abordé une foule de petits trucs ainsi que les commandes de recherche avancée propres aux deux moteurs de recherche. Il a également présenté les interfaces de recherche et de paramétrage de Google et de Bing et décrit la force combinée des deux moteurs. Les participants à cet atelier seront sûrement en mesure d’utiliser ces outils incontournables de manière nettement plus efficace à l’avenir.

Deux autres ateliers – eux aussi à saveur technologique – nous ont invités à réfléchir aux aspects psychologiques et philosophiques du changement. Ainsi, Claude Bédard, trad. a., et Marie-Pierre Hétu ont refait avec nous le tour des outils de traduction que sont les mémoires et les systèmes de TAO et nous ont brièvement parlé d’une réalité qui a fait son entrée dans le domaine de la traduction il y a quelques années : la sous-traitance assistée par ordinateur (STAO). Après un survol plus technique, ils sont passés aux conditions d’utilisation : traducteur bien équipé, et STAO version douce et version dure. Ces conditions de travail soulèvent à leur tour d’intéressantes questions auxquelles nous n’avons pas encore suffisamment réfléchi, peut-être parce qu’elles nous viennent à l’esprit en même temps que nous faisons l’expérience de la nouvelle réalité : parcours de carrière, rémunération et productivité, négociation avec les agences. Enfin, les conférenciers nous ont invités à réfléchir à l’influence des outils sur nos comportements.

Les outils de TA et TAO nous amènent en effet à modifier nos méthodes de consultation, à changer la façon dont nous faisons appel à notre mémoire (celle de notre cerveau plutôt que celle de l’ordinateur), à succomber parfois aux solutions toutes faites. Il y a plusieurs années,
Claude Bédard avait parlé du traducteur-« trognucteur », le traducteur appelé à traduire des bouts de textes plutôt que des textes complets. Dans ce nouvel atelier, il a introduit la notion de traducteur-rafistoleur. Avec ces changements, le « geste de traduire » n’est plus le même. Les conférenciers posent à ce sujet des questions existentielles dont la déresponsabilisation et l’interchangeabilité du traducteur ne sont pas les moindres.

Changements et perspectives

Pour sa part, le consultant en gestion du changement François Michel nous a parlé d’outils de gestion du changement. M. Michel pose un constat, sous forme de citation, qui nous fait mieux comprendre la nécessité de nous munir de ces outils : « Nos perceptions étant modelées en fonction de nos processus de pensée, il nous est très difficile de découvrir ce qui est évident, simplement parce que nos anciennes tournures de pensée bloquent notre capacité de voir ce qui est vieux d’un œil neuf. » Pour gérer le changement, il faut d’abord vaincre les résistances et, pour cela, il faut clarifier la situation, susciter la confiance et favoriser la participation. Et c’est ici qu’entrent en jeu les outils de gestion du changement : la pyramide de l’écoute, la grille RPBDC (réel, problème, demande, besoin, contrat), les étapes de l’autonomie (pour mémoire : paillasson, hérisson, polisson, unisson), la colonne vertébrale du sens, la ressource « coach ».

Deux panels étaient aussi au programme : « Turbidité dans la boule de cristal : perspectives du marché » et « Accès direct à des conseils d’experts ». Au cours du premier, une responsable de la formation professionnelle en milieu universitaire (Nycole Bélanger), la présidente de l’Association des conseils en gestion linguistique (Dominique Bohbot), une propriétaire et directrice de cabinet de traduction (Dominique Côté) et une travailleuse autonome jouissant d’une longue expérience (Betty Howell) – toutes traductrices agréées – ont tenté de voir avec nous les perspectives du marché de la traduction, exercice périlleux s’il en est un en cette période de constants bouleversements. Le panel a suscité de nombreuses questions pratico-pratiques de l’auditoire. Dans le cadre du deuxième panel, quatre traducteurs agréés chevronnés se sont prêtés au jeu des questions et réponses : Michel Buttiens, Betty Cohen, Nathalie Cartier (également term. a.) et Nathalie Lambert ont en effet partagé leur expérience avec les participants et leur ont prodigué de judicieux conseils. Encore une fois, l’exercice se voulait pratico-pratique et les questions des participants ont été nombreuses.

Constats et réseautage

En plénière, François Gauthier nous a présenté certains résultats du plus récent sondage mené auprès des membres, en 2012, et formulé des constats pertinents pour la relève. Sa présentation a soulevé moult questions dans l’auditoire, car ce qui ressort le plus du sondage est le fait que nos revenus stagnent, voire reculent depuis une dizaine d’années, malgré l’utilisation de mémoires de traduction… Ensuite, la mentor Martine Le Borgne, trad. a., et Émilie Sabourin, trad. a. (ayant été mentorée par Mme Le Borgne), ont souligné l’importance du programme de mentorat pour la relève en relatant leur expérience bien personnelle et touchante.

Les activités entourant les ateliers étaient cette année encore au rendez-vous. Tirage de prix de présence, rencontres avec les exposants, concours de la plus belle carte de visite ont à nouveau ponctué la journée. À la toute fin, six étudiants ont eu le bonheur de se faire rembourser leur inscription au congrès grâce à la généreuse commandite de quelques-uns de nos membres. Voilà sûrement un moyen fort simple et peu coûteux de nous faire connaître par la nouvelle génération. Si l’envie de commanditer un étudiant au congrès de l’an prochain vous intéresse, n’hésitez pas à faire connaître votre intention à la directrice des communications de l’Ordre.

Au rayon des nouveautés, l’activité de réseautage a pris un tour plus ludique cette année : les participants intéressés étaient invités à coller une étiquette « J’offre » ou « Je cherche » sur leur épaule pour indiquer à tous leur intention d’entrer en contact avec des chercheurs ou des demandeurs de travail. Il suffisait ensuite de taper sur l’épaule des membres intéressés pour engager la conversation !

Le congrès en images

Photos : Magalie Dagenais
Vidéos : Pierre Cloutier


Vidéo : Réal Paquette, trad. a. et président de l’OTTIAQ, prononce l’allocution d’ouverture du congrès.

 

Vidéo : Sébastien St-François, trad. a. et responsable du comité organisateur du congrès, nous parle des thèmes abordés lors de cette journée bien remplie.

 

 

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Le sociologue Stéphane Kelly a livré la conférence d’ouverture intitulée « Choc des générations et intégration de la relève ».

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Comme c’est le cas chaque année, les congressistes ont eu plusieurs occasions au cours de la journée de réseauter et de visiter
les exposants présents.

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Le comité organisateur du congrès 2013.
Debout, de gauche à droite : Carmen Bouchard-Arcomano, trad. a., Sonia Corbeil, Catherine Guillemette-Bédard, directrice – Communications et service à la clientèle de l’OTTIAQ, Chantal Boucher, trad. a., et Marielle Hébert, term. a. et trad. a.
Assis : Sébastien St-François, trad. a. et responsable de l’organisation du congrès 2013, et Élaine Potvin, trad. a.

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En plénière, de gauche à droite : Françoise Guénette, animatrice de la journée, Émilie Sabourin, trad. a., Martine Le Borgne, trad. a., et 
François Gauthier, trad. a.


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