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L’attrait de la pige

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

En 1984, tout jeune étudiant à l’université, j’étais parfois assailli de doutes et d’angoisses devant un avenir qui conservait quelques incertitudes malgré mes plus grands efforts pour concevoir des plans détaillés à long terme. Même si je voulais être traducteur depuis mes dix ans et que j’avais orienté mes études secondaires et cégépiennes uniquement vers la traduction, au détriment de toute autre profession, des questions surgissaient dans mon esprit : ai-je choisi le bon domaine? Vais-je me fatiguer de la traduction dans cinq ans? Vais-je faire assez d’argent pour vivre, pour survivre? 

Bien entendu, ce type de questionnement n’est pas propre aux universitaires inscrits en traduction : peu importe la discipline qu’on étudie ou la profession qu’on exerce, les questions existentielles remettant en cause tout choix préalable ponctuent la vie de tout un chacun. Elles témoignent d’une pensée critique saine et sont nécessaires pour faire le point sur tout cheminement. Elles permettent ainsi de réexaminer certains choix à la lumière de nouvelles expériences pour les confirmer ou les infirmer.

Comme étudiant, ces questions importantes m’offraient l’occasion de redéfinir ma relation avec la traduction et de réaffirmer les raisons pour lesquelles j’avais opté pour ce domaine. Parmi ces raisons, la diversité des disciplines, des sciences et des techniques que je pouvais explorer afin de me spécialiser me séduisait particulièrement, car par la traduction je pouvais être au fait de tout. Je pouvais même être un jour appelé à traduire des textes portant sur la traduction! C’était vraiment méta. 

L’élément de renouveau intellectuel potentiel et constant étant ancré dans mon esprit, il me restait un aspect essentiel à aborder : la sécurité d’emploi. Or, là encore, la traduction m’offrait une option que seules quelques professions proposaient aux finissants universitaires, soit la possibilité de devenir pigiste. Selon mon raisonnement d’alors, si je devais travailler pour un cabinet ou pour le service linguistique d’une société quelconque pour être ensuite mis à pied ou quitter l’entreprise, je pouvais toujours me mettre à mon compte et travailler pour moi. Ainsi, si je ne trouvais pas l’emploi que je désirais, je pouvais devenir mon propre patron.

L’idée me rassurait, car je savais que je pouvais compter sur mes amies finissantes pour m’aider dans mes démarches, pour me conseiller et pour obtenir des contrats occasionnels. Je pouvais également demander des trucs du métier à mes anciens professeurs. 

Malgré un tel filet de sécurité, la pige n’était quand même pas une option à prendre à la légère. Il y avait en effet une différence notoire entre travailler au Bureau de la traduction, par exemple, et travailler pour soi. Être employé dans la fonction publique fédérale offrait des bénéfices clairs tels qu’un salaire fixe, des heures stables, des avantages sociaux sûrs et des promotions éventuelles, alors que travailler de façon autonome ne garantissait aucun de ces bénéfices et exigeait en plus l’entretien d’un réseau de contacts permanent. Néanmoins, la pige représentait un choix viable, voire enviable si l’on aimait créer son horaire, rester chez soi et traduire en solitaire… Les années 1980!

De nos jours, les étudiantes et les finissantes se posent les mêmes questions et ont des raisonnements similaires à ceux de leurs consœurs et confrères du siècle dernier. En revanche, les avancées technologiques leurs donnent autant d’outils super performants que d’illusions professionnelles nouvelles. Ainsi, les mémoires de traduction, les logiciels de traduction automatique, les bases de données terminologiques et dictionnairiques, les outils d’aide à la rédaction et les correcticiels rendent l’exercice de la profession plus rapide et plus productif qu’avant. Or, chaque outil comporte ses points forts et ses points faibles. De fait, même si les mémoires de traduction et les logiciels de traduction automatique peuvent rapidement générer des textes, la qualité du produit proposé dépend de la pertinence de ce qui a « nourri » les calculs de la machine. En conséquence, une connaissance pointue de ce qui a contribué au raisonnement et à la prise de décision automatiques ainsi qu’une vigilance accrue portant sur chaque détail du texte final sont de mise si l’on ne veut pas avoir de mauvaises surprises. 

Par ailleurs, les forums professionnels, les sites d’associations de traductrices et de traducteurs, les courriels des collègues du monde entier et l’appui offert aux membres d’ordres professionnels, comme l’OTTIAQ, donnent l’impression d’appartenir à une communauté bienfaitrice, altruiste… et omniprésente. Ce dernier point est important si l’on sait que plusieurs finissantes caressent le projet de voyager et de travailler en même temps. En fait, je connais quelques personnes qui ont relevé le défi avec succès. Cependant, là encore, il faut faire la part des choses : une simple interruption de service, une pandémie mondiale ou une catastrophe humanitaire peuvent entraîner une coupure dans la communication et un isolement inattendu plus ou moins prolongé.

On s’aperçoit ainsi de l’importance de bien chercher tous les renseignements dont on a besoin pour analyser chaque option qui s’offre à soi. Et il faut reconnaître que de nos jours, dans une société où l’information pour prendre une décision éclairée peut être trouvée en un clic informatique, l’ignorance relève presque d’un choix philosophique. Par ailleurs, même si les années 2020 offrent aux finissantes optant pour la pige des possibilités que les années 1980 ne pouvaient laisser présager, elles n’ont pas rendu l’exercice de la profession plus facile pour autant. Les difficultés sont à présent d’un autre ordre : une technologie en évolution constante ultra rapide à laquelle toutes doivent s’adapter. Par suite, en adoptant cette technologie, les finissantes acquièrent le pouvoir de choisir, la liberté de mouvement et une carrière remplie d’imprévus. Pour plusieurs d’entre elles, ce sont justement ces éléments qui constituent l’attrait principal de la pige.


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