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La déontologie est plus diverse et plus utile qu’on le pense 

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Dans le numéro 146 de Circuit, nous avons examiné le rôle des langagières dans la présentation de l’information journalistique au grand public. La validation des renseignements provenant de langues-cultures autres que la nôtre est en effet essentielle pour lutter contre la désinformation. Nous avons également vu que les conditions de travail des langagières et des journalistes évoluent rapidement en raison des médias sociaux qui les forcent à accélérer le pas pour diffuser la nouvelle avant tout le monde. De fait, la transformation des méthodes de travail qui découle de cette situation engendre des dilemmes éthiques et déontologiques que ces spécialistes surmontent tous les jours en utilisant les outils que leur offrent leurs corps professionnels respectifs.

Conseil et ordre

Contrairement aux langagières, au Québec, les journalistes n’ont pas d’ordre professionnel et n’ont pas de code de déontologie réglementant leur pratique. En revanche, elles ont créé le Conseil de presse du Québec1 dont la mission vise « la protection de la liberté de la presse et […] la défense du droit du public à une information de qualité2 ». Créé en 1973, ce conseil est une entité privée à but non lucratif dont l’action s’étend aux membres comme aux non-membres. Son autorité est morale, car l’État provincial ne lui a conféré aucun pouvoir judiciaire. Le Conseil a toutefois adopté un guide de déontologie pour définir les fonctions et obligations des journalistes. 

Pour leur part, les langagières du Québec ont fondé l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). La raison d’être de l’OTTIAQ est la protection du public3 contre des pratiques professionnelles déficientes qui pourraient mettre les membres de notre société en danger. Reconnu officiellement par le gouvernement québécois, l’Ordre bénéficie d’une autorité lui permettant de sanctionner ses membres, mais n’a aucun pouvoir contre les non-membres. Pour encadrer l’exercice de leurs professions, les langagières ont élaboré un code de déontologie. 

Guide et code

Le Conseil de presse du Québec s’est donné un guide de déontologie, alors que l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec a un Code de déontologie. Bien entendu, un guide n’est pas un code, et en déontologie la nuance n’est pas subtile. En effet, un guide renferme des renseignements utiles, souvent de nature descriptive, mais n’est pas prescriptif, tandis qu’un code est formé d’un ensemble de règles ou de règlements conventionnés devant être respectés. 

Dans un cadre professionnel strict, suivre un guide illustre un choix éthique individuel et démontre la volonté de celle qui s’y plie de se conformer à des attentes collectives de protection du public, en sachant qu’aucune véritable sanction professionnelle ne suivra si elle commet une erreur. Cependant, obéir à un code relève d’un devoir déontologique collectif et manifeste l’acceptation de normes et de directives obligatoires et vérifiables pouvant entraîner une sanction en cas de faute.

Nous pouvons en conclure que c’est le code de déontologie protégeant le public avec force qui octroie à un ordre professionnel sa légitimité sociale. Nous sommes également en mesure d’apprécier le caractère essentiel des ordres pour notre bien-être individuel et collectif. 

En effet, la traduction bâclée de documents médicaux, de contrats commerciaux ainsi que de lois et règlements divers, par exemple, pourrait mettre en péril la vie, le gagne-pain et le quotidien des citoyens du Québec. En fait, nous sommes tous tributaires de la compétence linguistique et culturelle ainsi que des connaissances médicales, juridiques, technologiques, entre autres domaines, de personnes dont nous ignorons tout tant qu’elles ne sont pas membres de l’OTTIAQ.

Réputation et rémunération

Si la déontologie sert à protéger le grand public de toute faute professionnelle, elle sert aussi à préserver la bonne réputation des travailleuses qu’elle encadre. Qui plus est, elle renforce la crédibilité des personnes qui l’adoptent en certifiant leur compétence et en contrôlant leur intégrité. Elle élève également la valeur commerciale des services offerts en attestant de la qualité du produit fini et en fidélisant la clientèle. De plus, elle participe à la rémunération équitable des services rendus en favorisant des pratiques professionnelles fiables et reconnues – notons ici le choix du verbe « participer » et non pas « garantir » pour traiter de la rémunération équitable. 

Tant que les professions langagières des quatre coins du monde ne sont pas organisées dans des ordres officiels et que leur exercice n’est pas réglementé avec force, il y aura des individus et des entreprises qui profiteront des langagières pour imposer des conditions inacceptables concernant aussi bien les heures de travail que les lieux, les outils et les salaires.

Représentation et santé

Même si un ordre professionnel n’a pas pour fonction de protéger les intérêts de ses membres, il reste un instrument de représentation public, économique et politique puissant dont il faut savoir profiter pour promouvoir entre autres choses la santé mentale et physique au travail. C’est justement au nom de la qualité des services imposée par un code de déontologie que les agréées peuvent exercer des pressions sur les agences gouvernementales pour améliorer leur destinée et par effet boule de neige, la destinée des autres.

Par conséquent, la déontologie se révèle nettement plus utile pour l’ensemble de la société qu’on pourrait le croire à première vue.

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1) Conseil de presse du Québec : https://conseildepresse.qc.ca/ 
2) Mission du Conseil de presse du Québec : https://conseildepresse.qc.ca/le-conseil/mission/ 
3) À propos de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec : https://ottiaq.org/a-propos/l-ordre/


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