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Les langagières du journalisme

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Face à la pandémie de fausses nouvelles, à la propagation effrénée de « faits alternatifs » et à la transmission ultra-rapide de croyances pseudoscientifiques, les journalistes du monde entier s’érigent en défenseurs de la vérité. Pour ce faire, ils contrôlent l’exactitude des sources citées, des renseignements communiqués et des témoignages recueillis et, le cas échéant, rétablissent les faits en dénonçant une manipulation éventuelle des masses. 

Rester vigilant

Bien entendu, le flot incessant d’information erronée et colportée de façon quasi-instantanée par les médias sociaux rend leur travail de surveillance ardu. Néanmoins, la société attend une réponse immédiate de ces gardiens avisés. C’est la nouvelle réalité avec laquelle les journalistes doivent composer. Pour lutter contre la désinformation, par exemple, Radio-Canada a mis sur pied une équipe de trois journalistes alimentant une page web au titre éloquent : Décrypteurs. La mission de cette équipe consiste à « aider les citoyens à démêler le vrai du faux sur les réseaux sociaux, analyser les mécanismes qui contribuent à la propagation des fausses nouvelles (fake news) et mettre en lumière certains phénomènes web émergents1 ». Les journalistes surveillent ainsi habilement l’information pour la rectifier, le cas échéant.

Comprendre ses limites

Les journalistes ne sont cependant pas immunisés contre l’erreur… Et l’une des pierres d’achoppement qu’ils doivent éviter dans l’exercice de leur profession, c’est l’exercice d’une autre profession : la traduction. En effet, non seulement comprendre suffisamment un message écrit dans une langue étrangère et produit dans une culture, voire sous-culture, différente n’est pas donné à tous, mais savoir transmettre le sens de ce message de manière adaptée et juste exige des connaissances spécialisées que même les personnes bilingues ou multilingues les plus instruites ne possèdent pas nécessairement. 

Même si les journalistes sont conscients de leurs limites linguistiques, les impératifs de publication les « obligent » parfois à traduire à la hâte ou à faire traduire à l’aveugle un énoncé ou une parole par un logiciel web gratuit ou un collègue bilingue. Or, une telle pratique peut les conduire à commettre des erreurs de sens. Nous n’avons pas besoin de nous transporter dans un pays étranger pour observer ce phénomène. Ainsi, dans l’article qu’ils ont rédigé pour le présent numéro de Circuit, Chantal Gagnon et Esmaeil Kalantari nous présentent un exemple patent d’une mauvaise traduction journalistique qui projette une image déformée d’une personnalité politique canadienne connue. Je vous laisse découvrir cet exemple et ne vous en dis pas davantage. Bien entendu, si une traduction est erronée, elle contribue à lancer une fausse nouvelle, ce qui va à l’encontre de l’idéal journalistique et nuit à la réputation de la profession. 

Faire appel aux langagières

La solution peut paraître simple : utiliser les services de langagières reconnues et compétentes. Cependant, si nous considérons que le salaire médian des journalistes est de 31,26 $ l’heure2, nous comprenons qu’ils n’ont pas forcément les moyens d’embaucher une langagière tous les jours... Les grandes salles de rédaction, agences de presse et médias de l’information, pour leur part, bénéficient de ressources financières moins modestes, ce qui leur permet d’employer à l’occasion ou en permanence des traductrices, réviseures, interprètes et terminologues. D’ailleurs, certaines langagières exerçant dans le milieu de l’information ont contribué à ce numéro de Circuit.

Comme on s’en doute, exercer la traduction, la révision, l’interprétation ou la terminologie pour une entreprise diffusant des journaux télévisés, radiophoniques, papier ou multimédias n’est pas de tout repos. Ainsi, il faut faire preuve d’une compétence et d’une assurance solides pour justifier ses choix auprès des journalistes et éditeurs contestant une modification quelconque de leur énoncé – après tout, le langage est également leur outil de travail – et il faut rester sans cesse à l’affut des derniers développements de l’actualité pour repérer les difficultés linguistiques qui y sont associées et les résoudre rapidement.

S’adapter à la nouvelle réalité médiatique

L’adverbe « rapidement » qui finit la phrase précédente n’est pas superflu : il décrit la réalité du monde de l’information moderne. Une réalité que la Toile mondiale et le réseau Internet ont chamboulée au début du millénaire. Une réalité fluctuante dans laquelle journalistes et langagières travaillant ensemble doivent évoluer au quotidien. 

Dans ces circonstances, les langagières se voient imposer des délais de plus en plus courts pour se porter au secours de textes rédigés par des journalistes et des éditeurs débordés, en alerte constante. En effet, puisque toute personne sur Terre armée d’un téléphone portatif ou d’une caméra peut participer à la création de l’actualité en téléversant dans la Toile ce qu’elle vient de capturer, les salles de rédaction n’ont pas d’autres choix que d’adopter des stratégies de diffusion ultra-rapides, comme les notifications pour téléphones mobiles, pour s’adapter à cette nouvelle concurrence. Elles doivent ainsi se dépêcher de sortir la nouvelle exclusive ou le témoignage sur le vif, peu importe son heure, son lieu et sa langue d’origine.

Préparer l’avenir

En conséquence, l’état d’urgence qui imprègne à présent l’exercice des langagières journalistiques a redéfini leurs conditions de travail. Ces professionnelles sont désormais appelées à réagir au quart de tour pour garantir la qualité et l’intégrité des énoncés qui leur sont présentés. Elles n’ont cependant pas suivi de formation universitaire pour s’ajuster aux nouveaux impératifs de leurs fonctions. Leur formation, elles la reçoivent au jour le jour lorsqu’elles s’enrichissent d’une expérience spécialisée unique, donc méconnue. Cette expérience inestimable mérite toutefois d’être préservée dans notre mémoire collective et transmise impérativement à notre relève qui saura l’utiliser à bon escient. Il est ainsi de notre devoir de les encourager à coucher sur papier ou à saisir à l’écran leur vécu afin de léguer aux générations de langagières à venir un héritage professionnel ô combien précieux.


  1. Radio-Canada (2020). Comment nous travaillons, page visitée le 19 mars 2020. En ligne : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1166831/decrypteurs-methodologie-verifications-faits-desinformation 
  2. Emploi Québec (2020). Journalistes (CNP 5123), page visitée le 19 mars 2020. En ligne : http://imt.emploiquebec.gouv.qc.ca/mtg/inter/noncache/contenu/asp/mtg122_sommprofs_01.asp?PT4=53&lang=FRAN&Porte=1&cregncmp1=QC&ssai=0&cregn=QC&PT1=25&PT2=21&PT3=10&type=01&motpro=journaliste&pro=5123&aprof=5123#ListeFonctPrinc 

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