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La relève du XXIe siècle

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Quoi de plus édifiant que de réfléchir au présent en s’appuyant sur le passé afin de se projeter dans l’avenir? Il s’agit d’un privilège dont seule l’espèce humaine bénéficie. Ce privilège nous donne l’occasion de penser aux générations montantes et, quand on est langagier, à cette « génération langagière », à cette « relève », qui dans une ou deux décennies sera appelée à exercer nos professions dans des conditions fort différentes des nôtres… Mais au fait, qui sont les personnes qui forment cette « relève »?

Au milieu des années 1980, lorsque j’étais inscrit au baccalauréat, ma promotion comprenait trois hommes et une soixantaine de femmes. La presque totalité de la population étudiante était caucasienne, au début de la vingtaine, et constituait un groupe social assez cohérent. Malgré notre homogénéité, nous savions que nous évoluions dans un monde pluraliste et avions conscience de la différence de l’Autre. Nous avions en effet l’avantage d’évoluer dans une discipline qui examinait la manière dont les autres langues-cultures étaient exprimées afin de rendre les messages qu’elles véhiculaient de la façon la plus appropriée.

Avec le temps, cet avantage pédagogique est devenu un avantage économique. Ainsi, l’avancée spectaculaire des technologies de l’information et de la communication ainsi que l’accélération prodigieuse de la mondialisation ont propulsé la traduction, l’interprétation et la terminologie au centre des activités (géo)politiques, économiques, scientifiques, religieuses et culturelles internationales. Étant déjà ouvertes au monde, nos professions ont profité de leur nature multilingue et multiculturelle pour prendre leur juste place… du moins, nous l’espérons.

De nos jours, on constate que cette nature multilingue et multiculturelle des professions langagières a joué un rôle essentiel dans la transformation progressive des promotions étudiantes subséquentes. Enseignant universitaire depuis plus d’un quart de siècle, je m’aperçois que la relève s’est diversifiée. Le nombre de personnes aux origines ethniques, religieuses, culturelles et géographiques variées a en effet graduellement augmenté. Ces personnes ont alors enrichi les salles de classe par leur présence en faisant part de leurs expériences et de leurs connaissances uniques aux autres étudiant·e·s ainsi qu’à leurs enseignant·e·s. Une boucle de transmission du savoir positive s’est aussitôt mise en place et elle continue de produire des résultats bénéfiques dans la compréhension et l’acceptation de l’Autre… Je reste d’ailleurs toujours ébloui par mes étudiant·e·s qui, un soir, sont venus me faire part de leur inquiétude grandissante pour leurs consœurs musulmanes qui portaient un hidjab. Leur question était précise : est-ce qu’une personne portant un hidjab peut être membre de l’OTTIAQ malgré la Loi sur la laïcité de l’État? Je peux affirmer que je n’avais jamais pensé à la question auparavant et que je n’étais pas préparé à y répondre avec intelligence. La conscience sociale de la relève ne finit pas de m’impressionner.

Bien entendu, l’évolution du corps estudiantin n’est pas seulement linguistique ou culturelle, ethnique ou géographique, religieuse ou politique. Reflet de notre société, la population étudiante occupe actuellement un spectre social aux couleurs éblouissantes. Ainsi, des gens de tout âge entrent dans les programmes de traduction. Des trentenaires aux septuagénaires, de nombreuses personnes mûres choisissent une profession langagière comme deuxième, voire troisième, carrière. Leur expérience de vie exceptionnelle, leur savoir professionnel divergeant et leurs acquis pédagogiques antérieurs approfondissent les débats et les discussions en classe. Encore une fois, il s’agit d’un atout important pour porter plus loin encore les connaissances de la relève dont ils font partie.

Par ailleurs, plusieurs personnes transsexuelles, transgenres ou sans genre sont accueillies dans nos programmes de traduction. Ces personnes ont souvent subi le rejet familial, religieux et social dans ses pires expressions. Leur vécu et leurs points de vue éclaircissent notre vision des sociétés dans lesquelles nous vivons et nous poussent également à réfléchir sur l’évolution des langues et leur rapport avec la différence.

Nous ne pouvons pas oublier les personnes qui souffrent de maladies physiques ou mentales. Elles sont bien présentes dans nos cours. Les universités s’adaptent et accommodent les étudiant·e·s qui ont besoin d’une aide supplémentaire pour apprendre, se réaliser et s’épanouir dans les programmes de leur choix. Le marché du travail commence à suivre, souvent grâce aux organismes étatiques, mais il reste encore du chemin à faire. Pourtant, là encore, ces personnes sont précieuses. En effet, localiser un site web en tenant compte des besoins des gens dont la vision ou l’ouïe est affaiblie requiert l’apport d’un·e professionnel·le averti·e, par exemple.

Ainsi, toutes ces personnes aux différences remarquables forment la relève. Leur diversité constitue une véritable richesse professionnelle, car elle leur permet de puiser dans des connaissances et une expérience de vie singulières pour trouver des solutions uniques à des problèmes de transferts linguistiques et culturels contemporains. Mais qui dit diversité ne dit pas nécessairement intégration. C’est la raison pour laquelle nous sommes autant responsables d’accueillir l’Autre que d’accepter d’être accueilli·e·s par l’Autre.


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