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La traduction dans tous ses États

Philippe Caignon, traducteur agréé et terminologue agréé

Si nous les comparons à bon nombre de professionnels de la langue dans le monde, les langagiers du Québec et du Canada ont l’insigne privilège de pouvoir consulter plusieurs études utiles sur le marché national de la traduction. De plus, ils tirent aussi avantage de lois progressistes et d’institutions d’enseignement aux programmes rigoureux et de réputation internationale enviable.

Bien entendu, parmi les études auxquelles les langagiers québécois et canadiens peuvent avoir accès, nous devons d’abord citer le Rapport final du Comité sectoriel de l’industrie canadienne de la traduction, publié en 1999 après deux ans de travail auquel « ont participé des représentants non seulement des traducteurs, terminologues et interprètes, mais aussi des établissements d'enseignement supérieur, des gestionnaires de services linguistiques et des concepteurs et distributeurs d'outils d'aide à la traduction ou de traduction automatique — sans oublier les observateurs de divers gouvernements1 ». Ce rapport, devenu une référence importante au fil des ans, brosse un tableau détaillé de la situation et a guidé gouvernements, entreprises et universités dans la prise de décisions stratégiques pour l’avenir des professions langagières.

Quelque quinze ans plus tard, Réal Paquette, président de l’OTTIAQ, et Caroline Tremblay, alors directrice générale de l’ATAMESL (maintenant CLEF – Carrefour des langagiers entrepreneurs), rédigent un rapport intitulé L’état des lieux de la traduction au Québec2. Le document renferme des données précises sur le cadre juridique qui régit l’Ordre et sur les regroupements de langagiers provinciaux et fédéraux. Il décrit également les conditions d’exercice d’un traducteur type (revenu, clientèle et tarifs). Toute personne intéressée à faire carrière en traduction peut toujours le consulter et profiter de renseignements pertinents pour prendre une décision éclairée.

Il s’agit là de deux exemples institutionnels patents; or, les journaux comme La Presse3 et Le Devoir4 traitent aussi du marché canadien de la traduction. De plus, chaque année, l’OTTIAQ effectue un sondage sur la tarification et les revenus pour présenter à ses membres une image réaliste et toujours contemporaine de l’industrie. En conséquence, au Québec comme au Canada, nous avons les outils qu’il faut pour connaître les rouages de nos professions langagières.

Par ailleurs, au Canada, nous bénéficions d’un cadre législatif exceptionnel. En effet, l’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969 et de la Charte de la langue française du Québec en 1977 ont contribué à l’essor d’un marché fort et prospère. Qui plus est, au début des années 1970, quelques programmes universitaires en traduction ont été créés pour répondre à un besoin économique criant de professionnels compétents. De nos jours, c’est le comité de la formation des traducteurs, terminologues et interprètes agréés qui évalue les programmes pour garantir que les diplômés universitaires du Québec reçoivent une formation solide.

Mais le Québec, comme le Canada, forment un cas d’exception. Ce ne sont pas tous les États du monde qui jouissent d’un cadre législatif stable et progressiste protégeant les langues nationales minoritaires et majoritaires tout en encadrant sérieusement les professions langagières. Assez peu de pays possèdent une industrie de la langue structurée dont les agents ont accès à de l’information pertinente leur permettant de faire des choix personnels et professionnels judicieux. Plus encore, trop peu de nations ont des programmes de formation adaptés à la réalité d’un marché de la langue, et de la culture, qui progresse, se transforme et se mondialise rapidement.

Ces facteurs sociaux sont pourtant essentiels, et ce, partout sur terre, car ils permettent aux langagiers non seulement de s’épanouir professionnellement dans leur pays, mais aussi d’agir avec force et compétence lorsqu’ils sont appelés à porter secours de toute urgence à des populations déplacées, en détresse et en danger, dans leurs frontières ou à l’étranger. Ce sont peut-être des aspects difficiles de la réalité, aspects auxquels nous réfléchissons peu collectivement, mais dont nous devons nous préoccuper quand même en tant que « citoyens éveillés » du monde, du Canada et du Québec.

En fait, nous ne connaissons pas vraiment ce qui se passe dans le monde, dans les autres États de notre planète. Chaque pays, chaque nation vit une situation sociale, économique, politique et humaine qui lui est propre et entretient une relation singulière avec la traduction, l’interprétation et la terminologie… C’est la raison pour laquelle Étienne McKenven nous présente un dossier exploratoire unique. Ainsi, grâce à ce dossier, nous découvrirons des traductrices et des traducteurs qui nous dévoileront les facettes méconnues des contextes historique, juridique, pédagogique et surtout humain qui influent sur l’exercice de leur profession dans leurs États propres. Préparons-nous donc à faire l’expérience du quotidien, pas toujours facile, de personnes vivant dans quatre grands continents : l’Afrique, l’Asie, l’Europe et l’Océanie.

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1) Comité sectoriel de l'industrie canadienne de la traduction (1999). L’industrie canadienne de la traduction stratégie de développement des ressources humaines et d’exportation. Rapport final du Comité sectoriel de l’industrie canadienne de la traduction, Industrie Canada, [en ligne, PDF] p. 1.

2) Paquette, Réal et Caroline Tremblay (2014) L’état des lieux de la traduction au Québec. OTTIAQ-ATAMESL, [en ligne, PDF]

3) Larochelle, Samuel (2014) « Le Canada, un important marché », in La Presse [en ligne].

4) Turcotte Claude (2013) « Un monde à traduire », in Le Devoir [en ligne].


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