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La langue française se conjugue au pluriel

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Comme toute langue internationale parlée dans de nombreux pays et territoires, le français bénéficie d’une richesse lexicographique, sémantique et syntaxique unique témoignant de son évolution millénaire prenant place dans plusieurs continents. Son développement est inscrit entre autres dans sa graphie, ses expressions imagées et son vocabulaire, selon les créations de locuteurs ingénieux, les opinions de personnalités (re)connues ou les arrêtés officiels publiés par des autorités nationales.

Célébrée par des groupes musicaux comme La Bottine souriante et des chanteurs tel Yves Duteil, affectionnée par des autrices comme Assia Djebar, Gabrielle Roy ou Fatou Diome, manipulée avec adresse par des génies tels Raymond Devos et Marc Favreau, et teintée d’anticonformisme par des artistes comme Colette et Léo Ferré, la langue française resplendit dans le firmament de la linguasphère par la pluralité de son expression. 

En fait, la langue française plonge ses racines dans une pléthore de langues et d’idiomes qui s’entremêlent au fil des siècles pour mettre au monde une entité linguistique dont les mille et une tournures reflètent son origine multilingue, multiculturelle et multiethnique.

Abrégé d’une histoire tumultueuse

Il ne faut cependant pas croire que cette belle langue est née dans le calme et la paix, bien au contraire. Le français est enfant d’invasions, d’assimilations et de périodes expansionnistes qui ont laissé des traces tant sur le territoire européen que dans le monde entier.

À l’origine, le français est dérivé du latin populaire, formé de dialectes régionaux s’éloignant graduellement de la langue mère pour donner les langues romanes. Dans le territoire envahi par les forces romaines, mais qui allait un jour devenir la France, les variantes celtes (le gaulois, ou plutôt les langues gauloises) s’unissent au bas-latin pour donner le latin populaire (vulgaire). Même si le gaulois a commencé son déclin vers 50 avant notre ère, il a laissé son empreinte en français moderne, comme en témoignent les mots « chêne » et « alouette »1.

L’héritage multilinguistique français s’observe aussi dans l’apport du francique dans le vocabulaire actuel. En effet, sans cette langue que parlaient les peuples germaniques qui conquirent la moitié nord de la France entre le troisième et le sixième siècle de notre ère, nous n’aurions pas les mots « hêtre », « jardin » ou encore « bleu »2.

Au neuvième siècle, de la mixité des langues celte, latine et francique, en plus des dialectes locaux, émerge le roman, dont les Serments de Strasbourg (842) constituent probablement le plus ancien vestige à ce jour. D’après le sociolinguiste Jacques Leclerc, « [o]n situe la naissance du français vers le IXe siècle3 »; les Serments en feraient la démonstration. Mais là encore, le roman se diversifiera en plusieurs langues régionales parlées sur tout le territoire.

À la fin du dixième siècle, le françoys se développe dans la région parisienne et acquiert une notoriété suffisante pour que les « personnes cultivées » de toute la France l’apprennent. Par la suite, au onzième siècle, les Flamands, s’exprimant en néerlandais, et les Vikings, parlant le vieux norrois, exportent quelques mots de leur langue avant d’être assimilés aux populations locales. Ces mots sont encore utilisés de nos jours : « bouquin » et « vague », par exemple. Un peu plus tard, aux onzième et douzième siècles, l’Europe devient élève et apprend de nouvelles notions scientifiques des savants arabes. Il s’ensuit un enrichissement du vocabulaire français par l’arabe qui nous donna entre autres le mot « chiffre ».

En 1539, François 1er signe l’Ordonnance de Villers-Cotterêts qui stipule que le françoys remplace désormais le latin comme langue administrative de la nation. Cependant, les nombreuses langues régionales qui cohabitent avec cette langue continuent à la transformer. Qui plus est, la recrudescence des sciences et des arts au cours de la Renaissance entraîne une demande en nouveaux termes. Le latin, le grec et l’italien seront alors utilisés pour pallier le manque de vocabulaire pertinent du françoys. C’est à cette époque que des mots comme « pédestre », « géographie » et « violon » font leur apparition en français. 

En 1635, le cardinal de Richelieu, ministre par excellence du roi Louis XIII, fonde l’Académie française pour uniformiser la langue. De nombreux intellectuels influents sont ainsi mis à contribution pour produire dictionnaire, grammaire et rhétorique, et par la même occasion, ne sont plus en mesure de critiquer les actions des autorités politiques, du moins au début. Cette uniformisation de la langue sous le sceau royal contribue de facto à accroître rapidement le prestige du français. En plus d’être adopté par les habitants du territoire national, souvent comme langue seconde, le français est également parlé dans de nombreuses cours européennes. Il devient alors la langue internationale de l’élite. 

Expansionnisme et colonialisme

Dès le quinzième siècle toutefois, l’Europe commence à annexer de force des territoires extracontinentaux afin d’en tirer des avantages politiques et économiques. La France suit le mouvement et devient « à la fin du XIXe siècle le deuxième empire colonisateur derrière le Royaume-Uni4 ». Dans une première vague expansionniste (1534-1830), la France étend son pouvoir en Amérique du Nord. Elle installe ensuite un système économique « basé sur l’esclavage et la traite des Noirs afin de développer l’industrie de la canne à sucre ainsi que le tabac4 » en Martinique, en Guadeloupe et à Saint-Domingue. Elle envoie aussi des colons au Sénégal, dans l’île de la Réunion et en Inde. Au cours d’une seconde vague expansionniste (1830-1939), la France fait la conquête de l’Algérie puis du Gabon, de la Côte-d’Ivoire et de la Guinée. Elle prend le contrôle de Madagascar en 1896. En Asie, la France s’établit en Cochinchine (au sud du Vietnam), au Laos et au Cambodge4. Au Maghreb, elle instaure les protectorats de Tunisie et du Maroc, et au Moyen-Orient, elle administre la Syrie et le Liban sous mandat. Dans le Pacifique, Tahiti et la Nouvelle-Calédonie, entre autres territoires, sont rattachés à la France.

Contact des langues et des cultures

Ces vagues colonialistes ont laissé des cicatrices sociales profondes dans les pays et territoires annexés et elles ne doivent pas être oubliées par l’histoire. Paradoxalement, elles ont aussi mis en contact les langues de peuples non-européens avec la langue française qui a alors intégré leurs concepts uniques. Ainsi, savions-nous que le mot « châle » vient de l’hindi, que « chouïa » trouve son origine dans un dialecte maghrébin, qu’« anorak » provient de l’inuktitut, que « baobab » est de souche arabe?

La langue française est également teintée de couleurs locales. Au Cameroun, par exemple, réciter des mots de manière mécanique, sans comprendre ce qu’on dit, c’est « motamoter5 », expression tirée de « mot à mot ». Au Togo, une bourse étudiante se nomme une « pluie ». Enfin, au Liban, sous l’influence de l’arabe, l’adjectif « brave » signifie doué pour les études, intelligent6.

Plus proches de la France, la Belgique et la Suisse participent elles aussi à la diversité de la langue de Molière. Les belgicismes « évitement » et « louangeur » faisant respectivement référence à une « déviation de la circulation7 » et à une « personne qui loue des voitures7 » ainsi que les helvétismes « cocoler » et « fricasse » qui signifient « cajoler7 » et « grand froid7 » rappellent à leur tour la créativité lexicale qui s’exprime par les locuteurs et locutrices du français.

Apport du Québec et du Canada

L’Amérique du Nord contribue également à élargir les frontières lexicales et conceptuelles de la langue française. Ainsi, le français du Québec, avec « pain de sucre » ou « polluriel », le français de l’Acadie, avec « déconforter » (se décourager) ou « abrier » (couvrir), et le français de la Louisiane, avec « zozo » (oiseau)8 et « commodes » (toilettes)8, étendent l’expression française et démontrent une créativité néologique évidente. Notons en passant que le Québec joue un rôle important dans l’évolution de la langue, comme en témoigne de façon éloquente la féminisation des titres commencée dès 19799.

L’innovation linguistique des francophones des quatre coins du monde ne cessera jamais d’impressionner, car elle donne à toute notre communauté des outils mentaux nouveaux pour exprimer notre pensée avec justesse.

Le français et l’anglais

Parmi tous les langages de notre planète, l’anglais, idiome privilégié du commerce international et de la science, percole assidûment dans presque toutes les langues. Bien entendu, la situation dérange, car l’anglais gagne du terrain au détriment de nombreuses autres langues internationales et nationales, y compris le français.

Mais, dans le cas du français, est-ce un retour karmique? La question se pose lorsqu’on sait qu’au cours de l’histoire, le « français a littéralement envahi la langue anglaise : au total, l’anglais comporte 25 000 mots français. Le français, lui, comporte 500 mots anglais10. » Plus encore, d’après Henriette Walter, professeure de linguistique émérite à l’université Rennes II et directrice du laboratoire de phonologie de l’École pratique des hautes études à la Sorbonne, « plus des deux tiers du vocabulaire anglais sont d'origine française alors que les emprunts de notre langue à l'anglais sont de l'ordre de 4 %11 ». L’impact du français sur l’anglais ne peut donc être nié : ces deux langues s’entrelacent et s’entre-fécondent depuis des siècles.

On pourrait d’ailleurs percevoir le chiac, « type spécifique d’alternance discursive entre le français et l’anglais chez des bilingues profonds, locuteurs natifs du français acadien comme langue maternelle et de l’anglais canadien comme langue première ou seconde12 » et reconnu pour ses très nombreux emprunts à l’anglais, comme l’enfant manifeste des deux langues tant elles s’entremêlent dans cette variété du français.

Pour Henriette Walter d’ailleurs, le français et l’anglais vivent une véritable histoire d’amour. À l’heure actuelle, il s’agit d’un amour pour le moins tumultueux et passionnel. C’est donc une histoire à suivre...


1) Develey, Alice (2018). « Dix mots de nos ancêtres les Gaulois que l'on utilise en français », in Le Figaro. [En ligne]. Page publiée le 23 septembre 2018 et consultée le 17 septembre 2021.
https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/expressions-francaises/2018/09/23/37003-20180923ARTFIG00004-dix-mots-de-nos-ancetres-les-gaulois-que-l-on-utilise-en-francais.php 

2) « Mots d’origine francique », in Au bout du Chemin. [En ligne]. Page consultée le 18 septembre 2021.
http://dona-rodrigue.eklablog.net/mots-francais-d-origine-francique-a127184638 

3) Leclerc, Jacques (2021). « La période féodale – l’ancien français », in L’aménagement linguistique dans le monde. [En ligne]. Page mise à jour le 20 mai 2021 et consultée le 18 septembre 2021.
https://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/HIST_FR_s3_Ancien-francais.htm 

4) University of Oregon, Center for Applied Second Language Studies. La France Coloniale. [En ligne]. Page consultée le 19 septembre 2021. 
https://casls.uoregon.edu/mosaic/FR_mosaic/africa/FR_U4A3/LaFranceColoniale.html 

5) La langue française (2021). 20 mots ou expressions du français populaire africain. [En ligne]. Page mise à jour le 16 août 2021 et consultée le 19 septembre 2021. https://www.lalanguefrancaise.com/articles/20-mots-expressions-francais-africain

6) Le Soir.be (2018) « Le franbanais comme on le parle », in Le Soir Plus. [En ligne]. Page publiée le 31 août 2018 et consultée le 18 septembre 2021. https://www.lesoir.be/175903/article/2018-08-31/le-franbanais-comme-le-parle 

7) Leclerc, Jacques (2021). « Le français contemporain la coexistence des usages », in L’aménagement linguistique dans le monde. [En ligne]. Page mise à jour le 31 mai 2021 et consultée le 21 septembre 2021.
https://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/HIST_FR_s9_Fr-contemporain.htm#5_La_coexistence_des_usages__ 

8) Montpetit, Caroline (2019). « Cajun ou Cadien? » in Le Devoir. [En ligne]. Page publiée le 18 mai 2019 et consultée le 21 septembre 2021. https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/554671/cajun-ou-cadien

9) Office québécois de la langue française (2019). « La rédaction et la communication », in Banque de dépannage linguistique. [En ligne]. Page mise à jour en 2019 et consultée le 21 septembre 2021. 
http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=4015#Q10 

10) Conruyt, Claire (2019). « Anthony Lacoudre: «Le français a littéralement envahi la langue anglaise », in Le Figaro. [En ligne]. Page mise à jour le 15 septembre 2019 et consultée le 19 septembre 2021.
https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/anthony-lacoudre-le-francais-a-litteralement-envahi-la-langue-anglaise-20190915 

11) L'incroyable histoire d'amour entre le français et l'anglais, in LEXPRESS.fr. [En ligne]. Page publiée le 3 janvier 2001 et consultée le 19 septembre 2021.
https://www.lexpress.fr/culture/livre/honni-soit-qui-mal-y-pense_804257.html 

12) Laurendeau, Paul (2016). « Chiac », in L’Encyclopédie Canadienne. [En ligne]. Page publiée le 20 mai 2016 et consultée le 21 septembre 2021.
https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/chiac 


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