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Des émotions et de la profession

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Comme tous les êtres humains, ou presque, les langagières et langagiers vivent des émotions complexes au quotidien. Qu’elles soient hautes en couleur ou tout en nuances, harmonieuses ou contradictoires, perceptibles ou insaisissables, les émotions sont bien réelles. Elles influent sur les comportements qu’on adopte, sur l’image qu’on projette, sur l’opinion qu’on se fait des autres ou de soi, et sur la vision qu’on entretient de son environnement.

Malgré leur omniprésence mentale, les émotions restent difficiles à cerner. De fait, le commun des mortels ne peut pas en discuter avec l’aisance, la compétence et la profondeur d’un psychologue ou d’une psychiatre. En revanche, il peut écrire sur son vécu, relater ses expériences professionnelles, personnelles et interpersonnelles ainsi que transmettre les leçons qu’il a apprises à celles et à ceux qui veulent bien l’écouter. Après tout, on se fait répéter sans cesse qu’être à l’écoute de ses émotions comme de celles des autres permet d’enrichir les relations qu’on établit avec soi, ses proches, ses collègues et la communauté dans laquelle on évolue.

Les langagières et les langagiers ne sont pas épargnées par ce discours. Certaines y souscrivent, d’autres pas. Certaines en ont fait leur gagne-pain en traduisant des ouvrages portant sur les émotions, d’autres dévorent ces mêmes ouvrages pour accroître leurs connaissances. Peu importe ce qu’elles choisissent, chacune y gagne.

Les émotions en plusieurs langues

Quand on y pense bien, les langagières et langagiers traversent les frontières culturelles et linguistiques tous les jours, emportant dans leurs bagages mentaux les émotions plus ou moins lourdes qu’elles y rangent pour les revêtir en temps voulu. C’est ainsi qu’elles transforment un document conçu pour les locuteurs d’une langue-culture particulière en un document intelligible aux usagers d’une autre, en consultant leur savoir émotionnel lorsqu’elles en ressentent le besoin. 

Bien sûr, si elles ne changent pas leur cadre référentiel émotionnel en passant la frontière linguistique, elles courent le danger de ne pas comprendre la motivation d’un personnage romanesque lorsqu’elles traduisent une émotion dans une langue étrangère, par exemple. 

Comme les langues-cultures véhiculent les émotions à leur façon, les langagières et langagiers sont contraintes à identifier toutes leurs formes pour en établir l’équivalence, ce qui n’est pas une mince affaire. En effet, chaque mot, chaque terme, chaque expression comporte des nuances connotatives et dénotatives qu’il faut connaître et reconnaître pour accomplir un travail de qualité.

Les émotions dans le texte

Ainsi, dans l’exercice de leurs fonctions, les langagières et langagiers sont appelées à comprendre des émotions exprimées dans toute l’unicité d’une langue-culture pour les rendre avec le naturel propre à une autre langue-culture. 

En outre, seules les émotions affichées ou évoquées dans l’original sont permises dans le texte d’arrivée. Or, puisqu’aucune personne n’est insensible à ce qu’elle lit ou entend, une barrière peut être aisément franchie quand des émotions ressenties à la lecture d’un texte se transposent par inadvertance dans sa traduction, donc quand l’impact des émotions éprouvées par la traductrice ou le traducteur est perceptible dans le fruit de son travail. En choisissant les adjectifs ayant la connotation la plus forte pour qualifier une personne dans le texte d’arrivée, par exemple, on aura fini par modifier l’opinion que le lectorat cible se fera de cette même personne.

Les émotions de la négociation

Par ailleurs, les langagières et langagiers doivent s’adapter aux exigences inhérentes de leur clientèle dont les normes sociales et culturelles peuvent se révéler fort différentes de celles de leur propre société. Ainsi, il leur faut occasionnellement s’ajuster pour amorcer des négociations de contrat dont le déroulement peut être bouleversant. En effet, les salariées et salariés du pays sont souvent choyées par rapport à leurs collègues travaillant à l’étranger. On oublie souvent ce fait.

De plus, les pratiques commerciales de certaines entreprises peuvent aller à l’encontre des valeurs personnelles des langagières et langagiers. D’ailleurs, dans le numéro 153 de Circuit portant sur l’environnement, nous évoquions1 l’état d’esprit de personnes traduisant des textes favorables à des causes opposées à leurs idéaux et rapportions l’effet sournois de la culpabilité sur leur santé mentale.

Les émotions de la détresse

Qui plus est, les langagières et langagiers peuvent être placées dans des situations émotionnelles intenses. Rappelons-nous le témoignage de Suzie Napayok-Short, interprète inuite dans le cadre de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, dans le numéro 139 de Circuit sur les langues autochtones2. Même si sa voix et son langage corporel devaient afficher une neutralité exemplaire, elle ne pouvait retenir quelques larmes silencieuses lorsqu’elle devait relayer les atrocités qu’avaient subies les femmes autochtones.

L’isolement social que nous avons toutes et tous vécu durant la pandémie de COVID-19 a également laissé des traces. Ainsi, dans le numéro 150 de Circuit, dont le dossier traitait justement de cette situation3, nous avons relevé que même si nombre de langagières et langagiers ont dû exercer leur profession chez elles, entourées de leur famille, peu à peu, elles ont eu l’impression que la cellule familiale se transformait en une cellule de prison. Cet état d’esprit peut autant affecter les relations familiales que les relations de travail et la productivité.

Les émotions du danger

Les interprètes en zones de conflits, dont le travail souvent non reconnu contribue à sauver des vies et à promouvoir la paix, vivent la peur et l’angoisse en continu. De surcroît, les camps adverses qui les emploient s’en méfient puisque ces personnes peuvent accumuler plus de renseignements stratégiques qu’il ne leur est permis de connaître. En conséquence, ces collègues peuvent être traquées et assassinées par un ou tous les antagonistes qui ont fait appel à leurs services de gré ou de force. Bien entendu, les répercussions émotionnelles des événements que ces interprètes vivent chaque jour perdurent toute leur vie, si la mort ne les a pas frappées avant ou dès la fin du conflit.

Les émotions libérées

S’il est possible que la grande majorité de la population mondiale perçoive nos professions comme paisibles, en fait, il n’en est rien. La pression permanente à performer davantage, les changements technologiques continuels affectant l’exercice de la traduction, de l’interprétation et de la terminologie, en plus des situations extrêmes auxquelles les langagières et langagiers peuvent être confrontées, comme une épidémie ou une guerre, démontrent que cette vie n’est pas un long fleuve tranquille.

Très peu de personnes travaillant dans l’industrie langagière sont qualifiées pour savoir s’aider seules ou encore s’autodiagnostiquer. Pour la quasi-totalité d’entre nous, c’est donc en se tournant vers l’extérieur qu’on trouvera le soutien nécessaire. De fait, on peut consulter une professionnelle de la santé pour se libérer du poids de ses émotions. On peut aussi choisir de s’ouvrir aux autres, de parler de ses émotions à des amies, à des collègues et aux membres de sa famille, ou encore amorcer un dialogue avec les autres par l’intermédiaire de plateformes spécialisées ou de médias sociaux. Comme nos professions nous le rappellent chaque jour, la communication est au cœur de la réussite.

C’est dans un tel esprit participatif qu’Isabelle Lafrenière et Maria Ortiz Takacs ont piloté le dossier du présent numéro de Circuit. En effet, celui-ci repose sur des témoignages, sur l’expression du ressenti, donc sur l’expérience et la réflexion de personnes portant un regard introspectif sur l’exercice de leur profession. Il s’ensuit des points de vue uniques et des réponses pleines de sagesse à des questions relevant du milieu du travail.

  1. https://www.circuitmagazine.org/edito-153
  2. https://www.circuitmagazine.org/chroniques-139/entretiens-139
  3. https://www.circuitmagazine.org/edito-150

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