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De l’érotisme et de la pornographie... Traduction honteuse?

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Il peut sembler incongru, si ce n’est choquant, de voir la
traduction associée aux motifs de l’érotique et de la
pornographie. Pourtant, l’amour au sens large est une
composante essentielle de la pensée traductologique… 
– Rao Sathya1

De prime abord, discuter d’érotisme et de pornographie, même en traduction et en terminologie, peut sembler tendancieux. Or, ils constituent deux aspects incontournables de l’existence humaine, mais chacun à sa manière, dénotant et connotant des perceptions sociales et individuelles différentes.

L’érotisme est en effet associé à la sensualité, à l’éveil du désir ainsi qu’à la complicité des amantes et des amants. Il laisse place à l’imagination, au fantasme non réalisé : il suggère l’acte sexuel mais ne le montre pas. Il est le sujet d’œuvres d’arts en littérature, en peinture et en sculpture, entre autres disciplines. Les philosophes en ont parlé, les chercheurs l’ont étudié, les politiques ont essayé de le censurer et les religieux en ont fait autant l’éloge qu’un objet de condamnation.

La pornographie est quant à elle liée à l’acte sexuel. Elle ne suggère pas, elle montre. Elle ne laisse pas grand-chose à l’imagination, elle vise l’expression des fantasmes et présente souvent des détails obscènes. Comme l’érotisme, elle est le sujet d’œuvres dans les arts. En revanche, la condamnation de la pornographie est passablement unanime, tant de la part des religieux et politiques que des journalistes et défenseurs des droits humains.

En effet, il existe bel et bien un marché mondial de l’être humain objectivé auquel contribue la pornographie. L’exploitation des femmes et des enfants dans l’industrie pornographique est notoire. En outre, de nouvelles formes de dépendances sexuelles liées à la pornographie sont documentées dans toutes les sociétés de notre planète, et la dignité humaine semble fondamentalement s’effacer devant les sommes colossales que rapporte l’industrie.

Ces faits sont incontestables. En conséquence, il est essentiel que nos sociétés, autant créatrices que consommatrices des produits de l’érotisme et de la pornographie, s’interrogent sur ce qu’elles doivent faire pour contrer les abus des uns en protégeant les droits des autres. En revanche, force est de constater que les critères d’acceptabilité changent d’une époque à une autre et d’une culture à l’autre. Nous n’avons qu’à visiter les musées, à lire les études scientifiques et à réfléchir sur les traités philosophiques de par le monde pour nous rendre compte de la diversité dans l’acceptabilité des comportements sexuels.

À Circuit, nous sommes tout à fait conscients que la pornographie et, dans une moindre mesure, l’érotisme posent de nombreuses questions d’ordre sociologique, éthique, psychologique et juridique. En abordant le sujet de la traduction érotique et pornographique, nous avons voulu présenter un volet de nos professions langagières peu connu. Nous avons choisi de nous en tenir au domaine de spécialité du magazine et avons fait appel à des chercheuses et chercheurs universitaires qui ont étudié le genre sous les aspects linguistiques, terminologiques et traductionnels.

Le marché de la traduction et de la terminologie érotiques et pornographiques est réel, mais rares sont les personnes qui exercent ouvertement leur profession langagière dans cette spécialité. En fait, un tabou entoure ce sujet puisque, durant la création du présent dossier, près de la moitié des auteurs qui avaient accepté de rédiger des articles se sont finalement désistés. Qui plus est, une des personnes qui a bien voulu de nous accorder une entrevue a tenu à conserver l’anonymat, ce qui est quand même révélateur d’une certaine gêne, voire d’une honte certaine…

  1. Rao Sathya (2005) « Peut-on envisager l’avenir de la traduction sans plaisir? Vers une érotique du traduire » in Meta, vol. 50, n°4, 8 pages.

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