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Révision ou « censure positive »?

La révision, une censure? Un choc de se l’entendre dire! Mais à bien y penser, la perception des interventions du réviseur dans les textes pourrait bien y ressembler. Le réviseur est-il un collaborateur précieux ou un déclencheur de frustrations? Contribue-t-il à l’amélioration de la qualité ou pratique-t-il une censure implacable? Ces affirmations sont-elles fausses, justes, exagérées? C’est à voir!

Par Danielle Jazzar, traductrice agréée

Quelles sont les similarités entre ces deux interventions?

Procédons de façon mathématique! Qu’est-ce que la censure? Selon la définition d’un dictionnaire de la langue française1, la censure est le contrôle exercé par une autorité sur des écrits, des spectacles, etc., avant d’en autoriser la diffusion, la représentation. La censure est un interdit qui se base sur des lois instaurées par une autorité. Quant à la révision, c’est la relecture attentive et méthodique d’un texte en vue de l’améliorer, de le modifier ou de le corriger; elle a pour but d’assurer la qualité de la langue et l’efficacité de la communication2.

Mais que veut dire « l’améliorer »?

Cela veut dire rendre le discours plus clair, mais aussi le rendre conforme à une norme. Si la collaboration réviseur-révisé en vue d’une meilleure clarté du discours fait presque l’unanimité, l’application de la norme donne l'impression de s’assujettir à une police de la langue.

Qu’est-ce que la norme?

Selon Robert Vézina, du Conseil supérieur de la langue française, « une langue comme le français comporte deux types de normes : l’usage et le bon usage. Et c’est surtout à ce bon usage que l’on fait allusion lorsqu’on parle de la norme3. » 

L’usage, c’est la langue parlée par chaque groupe de locuteurs; il est dynamique, il évolue et vit avec son temps. Le bon usage est généralement dicté par de hautes instances de la langue. Il est plus rigide et plus attaché à la tradition. Le tout est toutefois ancré dans une norme de fonctionnement, objective celle-ci : la grammaire.

Et le réviseur?

Le rôle du réviseur est d’appliquer ces normes. Si l’application de la grammaire ne pose aucun problème, celle du bon usage provoque des réactions et des frustrations. Les positions du réviseur et du révisé à ce sujet ne sont pas toujours les mêmes, et ce sont ces divergences qui créent des tensions et font comparer le réviseur à la police de la langue.

Les traducteurs, les journalistes, les écrivains et les réviseurs interrogés ne sont toutefois pas tous du même avis. Nombre de traducteurs aiment être révisés, car, disent-ils, un deuxième regard leur permet de s’améliorer et d’accroître leurs connaissances. Certains précisent tout de même qu’ils apprécient le réviseur quand il garde son rôle-conseil et ne devient pas un despote. Selon eux, il y a nécessairement une part d’arbitraire et de subjectif dans l’exercice de la révision. Le réviseur idéal est celui qui réduit ces aspects au strict minimum, en mettant l’accent sur la fidélité et l’intelligibilité du message.

Selon une journaliste, un réviseur est un lecteur de premier choix armé de ses connaissances. Il est comme l’architecte, qui est un artiste, mais qui doit aussi composer son œuvre en tenant compte du code du bâtiment. S’il n’en tient pas compte, sa construction ne tiendra pas le coup. Pour un journaliste, la structure de la langue, le fait d’être révisé, c’est son code du bâtiment. S’il fait fi de cela, s’il ne veut pas le respecter, ou s’il se sent brimé parce qu’il est obligé d’intégrer cela à son travail, par lui-même ou par l’intermédiaire d’un réviseur, son texte sera bancal, il aura des failles importantes. Un journaliste doit passer l’information, donc la structure doit se tenir.

Ce sont les écrivains qui se sentent le plus frustrés, au nom de leur liberté d’écriture en tant qu’artistes qui peuvent se permettre certains écarts. Ils s’insurgent que l’empreinte de l’écrivain soit uniformisée au nom de la fameuse norme, ressentie comme un carcan. Elle étouffe et embrume leur message au lieu de le rendre plus clair, disent-ils. Et pourtant certains écrivains considèrent le réviseur comme leur premier lecteur, un garde-fou, un conseiller précieux. C’est qu’il faut parfaitement maîtriser la langue pour pouvoir la tordre et la déconstruire, pour jouer avec les règles. Les gens de métier les aident ainsi à réaliser de beaux dérapages contrôlés.

Quant aux réviseurs interrogés, ils affirment que la révision est plutôt un contrôle de la qualité du texte et du respect de certaines exigences, linguistiques et autres. C’est l’examen d’un texte par une personne possédant des connaissances et des compétences différentes de celles de l’auteur ou du traducteur, et généralement plus vastes, en vue de vérifier la qualité et la lisibilité du texte, de même que son adéquation à l’objectif de la communication. Mais pour que la révision ne soit pas ressentie comme une censure, il ne faut pas qu’elle soit perçue comme telle. Le révisé doit être convaincu que la révision n’est pas le fruit d’un jugement arbitraire, mais qu’elle est objective et qu’elle améliore la qualité de son travail.

Censure ou pas?

Selon Roland Barthes, toute langue, de par ses règles, impose une censure dite normative et structurale qui prescrit à ses locuteurs de dire d’une certaine manière plutôt que d’une autre. Toutefois, les règles qui régissent la langue créent plus de possibilités de communication que d’entraves. Dans cette perspective, la révision, considérée comme « censure qui applique ces règles », apparaît moins comme une limitation que comme une amélioration, un enrichissement. En regardant ces interventions par la lentille de la critique et en les percevant comme une contrainte, on en arrive à oublier qu’elles sont aussi une intervention qui rend possible la communication4.

Si le réviseur reste objectif et garde son rôle-conseil, il demeurera le gardien de la langue et le meilleur ami du rédacteur. Et si l’on veut vraiment utiliser le terme « censure », il faudrait y apposer un qualificatif constructif. Pourrait-on alors parler de « censure positive »?

De Villers, Marie-Éva, Multiditionnaire de la langue française.
2 Réviseurs.ca
3 Vézina, Robert, La question de la norme linguistique, Conseil supérieur de la langue française, octobre 2009.
4 Martin, Laurent, « Censure répressive et censure structurale : comment penser la censure dans le processus de communication? », Questions de communication 15, 2009.

Danielle Jazzar est réviseure à Radio-Canada.ca.


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