Imprimer
Partage :

Le terminologue, un grand censeur?

Dans son sens moderne, la censure désigne l’examen des œuvres littéraires, des spectacles et publications, exigé par le pouvoir, avant d’en autoriser la diffusion. Au sens religieux, la censure est la condamnation d’une opinion, d’un texte, après examen. Nous pouvons donc dégager quatre éléments essentiels de la censure : l’examen, l’organisme ayant un pouvoir, la diffusion et la condamnation. Dans cette optique, dans quelle mesure le terminologue pratique-t-il la censure?

Par Marie-Pierre Hétu, terminologue agréée

Il y a certainement censure en terminologie, mais le degré de cette censure variera en fonction de différentes considérations : le domaine d’emploi, l’emplacement géographique, l’usage, la concurrence commerciale et j’en passe, soit tout ce qui caractérise la situation de communication. De même, le degré de censure variera aussi selon l’organisme ou l’entreprise pour lequel le travail terminologique est accompli : cabinet de traduction, service linguistique d’entreprise ou organisme gouvernemental chargé de l’aménagement de la langue. Dans tous les cas, l’activité de censure du terminologue sera reportée sur la fiche terminologique sous forme de champs terminologiques ou de marques diverses.

De la censure en terminologie?

Selon la définition que Robert Dubuc lui donne, la terminologie est une « discipline qui permet de repérer systématiquement, d’analyser et, au besoin, de créer et de normaliser le vocabulaire pour une technique donnée, dans une situation concrète de fonctionnement, de façon à répondre aux besoins d’expression de l’usager1 ». Le travail du terminologue consiste donc à repérer les termes dans un discours donné, à les analyser ou à les examiner et à sanctionner — ou à condamner — leur utilisation pour la situation de communication en cause et les langues en présence. Il y a donc nécessairement censure, comme le terminologue examine les termes, selon des pratiques établies par un organisme ou une entreprise, avant d’en autoriser la diffusion ou de les condamner. Les quatre éléments essentiels de la censure.

Le terminologue accordera ou non sa sanction aux termes sur la fiche terminologique sous forme de champs terminologiques ou de marques diverses, encore une fois selon l’organisme pour lequel il travaille et selon le support terminologique concerné : synonyme, sigle ou acronyme (terme sanctionné), anglicisme, terme à éviter ou terme incorrect (terme condamné), régionalisme, quasi-synonyme, terme apparenté, terme générique ou spécifique (terme sanctionné dans une certaine région ou dans une certaine mesure seulement), etc.

La censure, dans quelle mesure?

Le degré de cette censure variera en fonction d’une foule de considérations qui caractérisent la situation de communication. Le domaine d’emploi sera parfois déterminant (gaz carbonique en langue courante, dioxyde de carbone pour les spécialistes). Dans d’autres contextes, l’emplacement géographique guidera irréfutablement l’activité de censure (hockey ou crosse, mitaine ou moufle?). La concurrence commerciale aura parfois fait surgir dans l’usage des termes qui sont à proscrire (réfrigérateur et non frigidaire). En d’autres occasions, ce seront simplement l’usage ou les exigences du client qui amèneront le terminologue à pratiquer la censure.

D’autres considérations s’appliquent également. Cet examen et cette sanction, le terminologue l’effectue et l’accorde ou non en fonction des pratiques établies au sein de l’organisme ou de l’entreprise pour lequel il travaille. C’est donc également cet organisme ou cette entreprise qui déterminera le degré de censure pratiqué par le terminologue. Au sein d’un cabinet de traduction, qui répond essentiellement aux besoins de ses clients, outre les règles linguistiques généralement admises devant être respectées, certains usages seront parfois imposés — et d’autres seront donc condamnés — à la demande même du client. Dans un service linguistique d’entreprise, c’est l’entreprise elle-même qui pourrait imposer des usages, parfois pour des considérations purement commerciales ou publicitaires (le Compte accumulateur d’épargne de la Banque de Montréal, l’Épargne Flexi-Plus d’Épargne Placements Québec).

La normalisation, véritable activité de censure

Au sein de l’organisme gouvernemental chargé de l’aménagement de la langue, la censure atteindra son degré le plus élevé. Selon la définition normalisée de l’ISO, la normalisation est « l’action par laquelle un organisme officiel choisit un terme de préférence à un autre ou à l’exclusion de tout autre, après examen d’un dossier terminologique rigoureusement établi, et en assure la diffusion dans le but de fixer l’usage au sein d’une collectivité ». La normalisation vise à éliminer les anglicismes, à réduire la polysémie des termes à l’intérieur d’un même domaine, à éliminer les synonymes trop nombreux ou les faux synonymes. Il y a clairement là condamnation de certains termes au profit d’autres, jugés plus adéquats. Encore une fois, les quatre éléments essentiels de la censure sont réunis, et à un degré plus élevé. La censure pratiquée en normalisation se présentera aussi sur la fiche terminologique sous forme de champs terminologiques ou de marques diverses : normalisé (terme sanctionné), anglicisme, régionalisme (terme condamné ou sanctionné dans une certaine région seulement), etc.

On le voit, le terminologue pratique bel et bien la censure, à différents degrés et pour différentes raisons. Il est guidé par la situation de communication et les pratiques établies au sein de l’organisme pour lequel il travaille. En outre, comme pour tout travail terminologique, l’activité de censure du terminologue sera indiquée sur la fiche terminologique sous forme de champs terminologiques ou de marques diverses.

DUBUC, Robert (2002). Manuel pratique de terminologie, 4e éd., Brossard, Linguatech, p. 4.

Marie-Pierre Hétu travaille à son compte en terminologie.


Partage :