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De l'écoute à la lecture : filtres, modulations et censure dans le paysage du sous-titrage canadien

Par Dominique Pelletier

Dans un contexte de bilinguisme comme celui du Canada, le sous-titrage peut servir à faciliter la compréhension d'un discours déjà partiellement compris par l'auditeur. L'auditeur, sans être traducteur, est souvent à même d’apprécier la qualité de la traduction. Il est donc souhaitable que cette dernière démontre un certain niveau de symétrie avec l'image et de transparence sémantique. Hormis ces cas où il y a compréhension de la langue de départ, l'auditeur ne peut savoir ce qui se cache derrière le filtre du sous-titrage; celui-ci n'est donc pas toujours aussi transparent qu'il ne semble l'être. Bien sûr, qui dit sous-titrage dit adaptation, mais parfois, on pourrait plutôt parler de manipulation, ou même de censure. À défaut de présenter un état de la question sur ce sujet, cet article en offre quelques illustrations et les raisons qui peuvent les motiver.

La censure audiovisuelle : ce qu'on ne diffuse pas

La censure d'œuvres cinématographiques et télévisuelles est souvent liée au pouvoir de l'État et à la répression politique. Essentiellement, censurer un film ou une série télé, c'est d’abord empêcher sa diffusion. Au Canada, c'est le diffuseur qui a le dernier mot, bien qu'il doive respecter les normes du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). Ainsi, les séries et les films trop violents ou osés peuvent être retirés de la programmation ou retouchés. Mais le choix de diffuser dépend de plusieurs facteurs qui sont plutôt de l'ordre de la sélection que de la censure, et cette sélection est souvent une affaire financière, qu’une œuvre soit en langue originale ou sous-titrée. En raison des coupes budgétaires dans le domaine des arts et de la culture, obtenir du financement pour la production d'un film ou d'une série télé n'est pas une mince affaire et le milieu est très compétitif. Le linguiste Yves Gambier, professeur émérite de traduction et d’interprétation à l’université de Turku, en Finlande, affirme même qu’on : « dira que la censure est devenue plus insidieuse, retranchée derrière les impératifs financiers et commerciaux », ce qui peut produire une sorte de « mainstreaming » de la production artistique.

À l'origine d'un genre : le « fansubbing »

C'est précisément la difficulté d’accéder à la diffusion qui a donné naissance à un genre particulier de sous-titrage : ce qu'on appelle le « fansubbing ». En effet, les « fansubs », des sous-titres pour des fans faits par des fans, ont vu le jour dès les années 1980 lorsque des adeptes des mangas et des animés japonais ont tenté de populariser ce genre en Amérique et en Europe. Selon Jorge Díaz Cintas, directeur du centre d’études en traduction de l’University College de Londres, et Aline Remael, directrice du département de linguistique appliquée de l’université d’Anvers, en Belgique, à cette époque, leurs deux problèmes principaux étaient la barrière linguistique et la diffusion rare ou inexistante de ce type de contenu dans certains pays. Aujourd'hui, le contenu est beaucoup plus accessible et la pratique du fansubbing est beaucoup plus répandue, mieux connue et davantage de gens s'y intéressent. Du contenu cinématographique et télévisuel est ainsi sous-titré par des fansubbers dans une panoplie de langues dans le monde entier, ce qui soulève des débats sur le libre accès et les droits d'auteur, mais qui fait aussi la vie dure à la censure, car ces œuvres sont diffusées par des médias alternatifs qui ne sont pas contrôlés par des diffuseurs ou des réglementations.

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D’un autre point de vue, c'est souvent une forme de contrôle de la qualité qui détermine si les sous-titres peuvent être affichés à l'écran. Parfois, lorsque la qualité de la langue ou de la traduction n'est pas à la hauteur, le diffuseur peut refuser de présenter une version sous-titrée d'un film ou d'une série. Les producteurs doivent alors rectifier le tir et produire de meilleurs sous-titres afin de permettre la diffusion de leur contenu vidéo dans un festival de films, par exemple, ou à la télé.

En traduction, la question des jurons est souvent épineuse et plusieurs stratégies sont employées pour les traduire. Au Québec, on censure presque systématiquement les jurons québécois, car si les entendre choque, les lire semble choquer encore davantage. C'est la raison pour laquelle, dans une série bien québécoise comme Série noire, lorsque deux personnages parlent en anglais pour éviter de se faire comprendre par leur petite fille, on a sous-titré « mother fucker » par « fils de pute », juron rarement employé par des Québécois, mais plus souvent en France. Qui plus est, la situation s’harmonise avec la tendance à l’aplanissement des particularités locales vers le « français international » pour des raisons d'accessibilité au contenu.

Dans le cas du sous-titrage codé pour sourds et malentendants, les considérations sont tout autres. Ce type de sous-titrage consiste en une forme de traduction intralinguale, de l'oral à l'écrit, incluant même la traduction de sons non verbaux en texte à l'écran. Elle représente une partie non négligeable du contenu sous-titré au Canada, car les normes du CRTC sont très strictes, explique Mario Normandin, sous-titreur à Radio-Canada : « Nous devons faire un sous-titrage intégral ». Ici, les auditeurs ont leur mot à dire : « Ce sont les regroupements pour les sourds et malentendants qui indiquent aux diffuseurs comment ils veulent leur contenu sous-titré. Pour les jurons et les tournures québécoises, nous avons une référence : le Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron. » Les sous-titreurs doivent rendre les jurons tels qu’ils sont entendus, ou inscrire « bip » s'ils sont censurés.

Modulations du discours spontané

Comme il a été dit plus tôt, le sous-titrage est une forme de traduction de l'oral à l'écrit. Des contraintes de temps et d'espace font que le message doit être modulé, car l'économie est de mise dans ce genre de transfert linguistique. Toutefois, le message peut parfois être modulé pour d'autres raisons que l'économie, notamment dans le genre documentaire, lorsqu’on traduit le discours spontané ou quand un interlocuteur parle dans une langue qui n’est pas la sienne. En effet, la maladresse linguistique de certains locuteurs peut être volontairement filtrée, voire masquée par les sous-titres, rédigés en langue claire, idiomatique.

Le dernier mot

Y a-t-il vraiment censure en traduction audiovisuelle au Canada? Le Petit Robert 2010 définit la censure comme étant, entre autres, l'« examen des œuvres littéraires, des spectacles et publications, exigé par le pouvoir, avant d'en autoriser la diffusion ». Si l'on se fie à cette définition, il y a certainement censure dans le sens où le langage à l’écrit différera parfois de l’oral selon les sensibilités culturelles, ou dans une langue ou une autre. La multiplication des modes de diffusion et les différentes normes d'acceptabilité et d'accessibilité font de la censure en traduction audiovisuelle un phénomène changeant, difficile à décrire. Le sous-titrage peut agir comme filtre ou repousser les limites de la censure, selon le contexte.

Sources :
Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) 
Sur le sous-titrage : http://www.crtc.gc.ca/fra/info_sht/b321.htm
Díaz Cintas, Jorge et Aline Remael. Audiovisual Translation: Subtitling, Manchester, St. Jerome Publishing, 2007.
Gambier, Yves. « Les censures dans la traduction audiovisuelle », TTR, vol. 15, no 2, 2002, p. 203-221
Série noire, Saison 1, Épisode 9, Radio-Canada, Diffusion publique, 2014.

Remerciements :
Mario Normandin, sous-titreur pour malentendants, Radio-Canada

 

Dominique Pelletier est sous-titreuse professionnelle et étudiante au doctorat en traductologie à l'Université d'Ottawa, où elle enseigne le sous-titrage.


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