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Relève il y a…

Entretien avec Edith Groulx-Robert, trad. a., réviseure et traductrice dans un grand cabinet de Montréal. Encore stagiaire il y a cinq ans, Edith occupe aujourd’hui un poste de chef d’équipe et s’est lancée en révision. On ne fait pas « plus relève » que ça, ni plus dynamique!

Propos recueillis par Manon Laganière, trad. a.

 

Qu’est-ce qui vous a incitée à vous diriger vers la révision?

De prime abord, la révision ne m’attirait pas vraiment, mais on a sondé mon intérêt en me présentant de bons arguments. C’est surtout l’aspect du perfectionnement professionnel qui m’a plu. Après cinq ans de traduction, je crois que la révision peut me permettre d’approfondir mes connaissances des règles et de découvrir d’autres façons de formuler une idée que je n’adopterais pas naturellement. C’est aussi un nouveau défi qui me permettra de m’améliorer. On m’a proposé d’y aller graduellement, sans me demander de devenir réviseure à temps plein, ce qui m’a aussi convaincue, car c’est important pour moi de continuer à traduire pour le moment.

L’encadrement que vous avez reçu depuis cinq ans vous a-t-il suffisamment préparée à devenir réviseure?

La rétroaction n’est pas systématique dans le milieu, mais j’ai eu la chance d’avoir des commentaires très formateurs de la part de mes réviseurs. Je constate d’ailleurs que je reproduis leurs méthodes. J’essaie notamment de ne pas faire de changement que je ne peux pas justifier, car on a toujours pu expliquer les corrections apportées à mes textes. Par ailleurs, travailler avec de nombreux réviseurs m’a appris beaucoup. Chacun a sa force et apporte un bagage de connaissances différent, qu’on peut ensuite mettre en application.

De votre côté, qu’avez-vous fait, ou qu’auriez-vous pu faire, pour vous préparer à devenir réviseure?

Une de mes forces en ce moment est la connaissance de mes clients. Comme je travaille au même endroit depuis cinq ans et que je connais très bien les comptes, je crois être en mesure de faire les bons choix pour ce qui est de la terminologie et des notions. Je ne me suis jamais vraiment préparée à devenir réviseure, mais j’ai toujours été assidue dans mes recherches : je sais où trouver rapidement les règles dont je ne me souviens pas. Le fait de travailler en rédigeant rapidement un premier jet que je relis par la suite avec un « autre œil » a préparé mon esprit à la révision.

Que comptez-vous faire, dans les années à venir, pour parfaire vos compétences en révision? Les cours et formations offerts sur le marché vous semblent-ils pertinents et suffisants?

La majorité des formations semblent plutôt destinées aux traducteurs, mais un bon réviseur est à la base un bon traducteur. Ces formations pourraient donc continuer de m’être utiles. Évidemment, je compte aussi suivre des cours qui portent plus sur la révision, même s’il n’y en a pas beaucoup.

Par ailleurs, je travaille avec des traducteurs chevronnés. En discutant avec eux des corrections que j’apporte à leurs textes, je vais pouvoir profiter de leurs connaissances.

Comment envisagez-vous la relation réviseur-révisé?

Ça peut être une source de stress au début. On peut être appelé à réviser des traducteurs qui ont beaucoup d’expérience, souvent plus que nous; on se demande comment ils vont réagir lorsqu’on leur soulignera des erreurs. Toutefois, cette relation est très formatrice si on la considère comme un travail d’équipe. Pour les premières révisions, j’ai revu mes corrections avec les traducteurs, en étant ouverte aux commentaires. Souvent, ils étaient d’accord avec mes propositions. Dans le cas contraire, nous trouvions une solution qui nous convenait à tous les deux.

Il est normal que le réviseur voit des choses que le traducteur ne voit pas. Ce n’est pas seulement une question de compétence, c’est une question d’étape de travail. Le traducteur se concentre davantage sur le sens et n’arrive pas toujours à se dégager des formulations anglaises. Un des rôles du réviseur, qui a un texte déjà tout traduit, est de le peaufiner et de repérer les coquilles et les erreurs.

Lorsque vous avez commencé à faire de la révision, il y a quelques mois, quelles étaient vos craintes?

Ma principale crainte était l’aspect passif de la révision. La traduction me semblait beaucoup plus stimulante, et je me demandais comment faire pour ne pas perdre le fil et laisser passer quelque chose. J’avais peur de ne pas être assez minutieuse et concentrée. Toutefois, en m’y mettant, j’ai réalisé que ce n’était pas si difficile. Je dois tout de même avouer que je préfère encore faire de la révision à petite dose, pour réduire les risques.

Il y a aussi la crainte de la réaction des collègues. Vont-ils penser que je me crois meilleure qu’eux? Je me suis cependant rendu compte que si l’on aborde la relation du point de vue du travail d’équipe et si on reste ouvert au dialogue, c’est beaucoup plus facile. La pratique de l’interrévision permet aussi d’éliminer ce sentiment, car tout le monde fait un peu de révision à un moment où à un autre.

À votre avis, qu’est-ce qui peut freiner, chez les traducteurs, le désir de devenir réviseur?

Comme je l’ai souligné plus tôt, le fait que la révision puisse sembler plus passive que la traduction peut freiner plusieurs personnes. On pense que réviser, c’est « plate ».

Il y a aussi le fait que le réviseur est le dernier filet de sécurité. Il s’agit d’une grande responsabilité que tous ne sont pas prêts à assumer. D’ailleurs, le stress est souvent plus élevé à la révision. Si le temps manque, c’est à cette étape que ça se fait sentir. Ce n’est pas tout le monde qui est à l’aise avec ça.

La relève semble faire défaut en révision. Selon vous, comment les employeurs devraient-ils s’y prendre pour inciter les traducteurs à devenir réviseurs?     

Je crois que le titre de réviseur fait peur. Pour certains, devenir réviseur, c’est ne plus jamais faire de traduction. Selon moi, une des meilleures solutions est donc d’encourager l’interrévision. Les traducteurs qui ont assez d’expérience peuvent se relire entre eux, sans faire uniquement de la révision. Cela pourrait aider à en convaincre quelques-uns. Évidemment, la rétroaction est essentielle si on veut transformer cette pratique en outil de perfectionnement continu. C’est en voyant les corrections apportées à leurs propres textes que les traducteurs seront mieux outillés au moment de réviser. Il pourrait aussi être intéressant de consulter les corrections que des réviseurs chevronnés différents apportent à des textes d’autres traducteurs, et ainsi voir d’autres types d’interventions.

Enfin, le plus important, selon moi, est que les employeurs donnent aux traducteurs le temps qu’il leur faut pour découvrir la révision, pour discuter des corrections avec les traducteurs, pour suivre des formations et pour s’appliquer, surtout au début. Malheureusement, le temps est une denrée rare dans le milieu...

Edith Groulx-Robert exerce comme traductrice et réviseure chez Versacom.


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