Imprimer
Partage :

Premières armes en révision : des doutes justifiés,des inquiétudes à apaiser

Réviser, c’est endosser des devoirs d’examen et d’amélioration du travail d’autrui, si bien que certains traducteurs néophytes appréhendent ce virage. Réussiront-ils à déceler les erreurs et à faire mieux que le traducteur? Ils en doutent parfois. Passons en revue quelques-unes de leurs craintes, puis proposons des pistes pour les rassurer.

Par Marc Lambert, trad. a.

1. J’hésite à jouer le rôle du « gendarme »

Certains traducteurs qui s’apprêtent, de gré ou de force, à devenir réviseurs, s’inquiètent à l’idée de revêtir l’uniforme du « gendarme ». Képi vissé sur la tête, sifflet serré entre les dents, le réviseur doit parfois faire preuve de sévérité. Appelé à exercer un contrôle fondé sur des normes, il dresse régulièrement des constats d’infraction.

En général, la circulation se fait sans encombre : ordonnés, judicieusement choisis, les syntagmes respectent le Code de la route; les excès de vitesse sont rares. Mais à l’occasion, le traducteur imprudent, enivré par les effluves d’encre de son imprimante, pianote fiévreusement sur son clavier et brûle un feu rouge. Il faut verbaliser!

2. Je risque de déplaire aux uns, de faire l’envie des autres

L’exercice de la révision soulève à l’occasion des émotions inattendues. Amené à juger les textes de ses pairs, le nouveau réviseur (« Revisor juvenilus ») pourrait sentir que la tonalité de ses relations professionnelles change, qu’il avance en terrain miné. De fait, certains traducteurs (« Traductor hypersensibilis », espèce rare, fort heureusement), piqués au vif par la moindre intervention, poussent des cris déchirants devant une virgule déplacée. On peut comprendre que le réviseur novice répugne à s’exposer aux foudres d’un écorché vif.

Et puis accéder à ce rang, c’est tout de même une promotion, qui pourrait susciter la jalousie. Même dans un milieu moderne, moins hiérarchisé, devenir réviseur, c’est en général monter en grade. (Font sans doute exception certains environnements à la structure aplatie, axés sur l’interrévision systématique.)

3. Vais-je réussir à voir les fautes, puis à les corriger adroitement?

Une autre inquiétude pointe, sournoise. Le nouveau réviseur s’interroge : parviendra-t-il à déceler les erreurs? Corollaire obligé, aura-t-il suffisamment de dextérité pour apporter les rectificatifs voulus? Osons l’avouer, tout le monde n’a pas le don de la révision. Il faut une certaine sensibilité aux errements du traducteur (ou de l’auteur de l’original à traduire), une forme d’acuité linguistique et contextuelle.

Or certains traducteurs en sont dépourvus. Quoique capables de produire d’excellentes versions, ils n’ont guère la fibre du réviseur. Il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir repérer sans difficulté les lacunes d’une traduction. Et réussir à ne gommer que les fautes véritables – sans laisser libre cours à une rage correctrice débridée (« Delirium revisoris ») – n’a rien d’aisé.

4. Comment vais-je trancher les nœuds gordiens? 

Le réviseur qui commence se demandera parfois s’il possède le bagage voulu pour pallier les insuffisances de la version. La traduction manque de clarté? Des lourdeurs s’y sont glissées? Le rendu de l’original laisse à désirer côté fluidité, justesse du ton, rigueur terminologique? C’est souvent qu’il y a eu écueil dans le texte source.

Raisonnons : si un premier traducteur a peiné pour tourner habilement certaines choses, il va de soi que le langagier suivant achoppera lui aussi sur les mêmes difficultés. On peut concevoir que le jeune réviseur s’attende à se retrouver aux prises avec des nœuds gordiens, qui le jetteront dans l’embarras.

5. J’aurais besoin d’être rassuré

Comment rassurer notre futur réviseur? Rappelons-lui qu’à titre de deuxième intervenant, le réviseur, si débutant soit-il, a l’avantage du second regard. Une bonne partie du chemin a été parcourue. Les éléments de sens ont été transposés. Le traducteur habile, on l’espère, a déjà accompli des efforts méritoires pour réaménager l’ordre des composantes, expliciter la causalité au besoin, étoffer quand la logique l’exige, faire des vérifications poussées.

Le traducteur compétent aura aussi imprimé un rythme français à sa version par une recherche de cooccurrences ou d’expressions authentiques, par certains choix de ponctuation. Donc si maladresses il y a, elles devraient sauter aux yeux. À la lecture d’un texte bien rédigé dans l’ensemble, ponctuellement, le réviseur ressentira immédiatement une gêne devant certaines tournures; il verra où le bât blesse.

6. Saurais-je aller à l’essentiel?

Précisons qu’une excellente révision n’est pas toujours fortement interventionniste. Elle prendra souvent la forme d’un contrôle de qualité où ne seront corrigées que les vraies bévues, les omissions factuelles, les fautes de style lourdes. Quand le temps manque, il s’agit de parer au plus pressé et d’aller à l’essentiel, notamment dans le cas des textes éphémères, à diffusion limitée.

Pour tranquilliser le réviseur néophyte, confions-lui que l’important, c’est surtout la fidélité à l’original et le respect des grandes lignes du code linguistique ou stylistique en langue cible. Après – et c’est là une autre dimension, qu’il faut tout de même des années pour maîtriser –, on se tournera vers des améliorations plus subtiles, quoique parfois prioritaires elles aussi : cadence, concision, pouvoir de conviction, élégance et force du message.

7. Vais-je être encadré?

Il faut bien faire ses premières armes un jour. Ce qui compte, c’est de se lancer… et d’être accompagné. L’idéal sera de commencer par réviser d’excellents traducteurs (« Traductor emeritus »). Le réviseur débutant peut ressentir de légitimes doutes à l’idée de corriger les textes de langagiers plus expérimentés que lui, blanchis sous le harnois, mais ils seront aussi ses meilleurs alliés.

En outre, il sera souhaitable que les interventions que propose notre novice soient revues par le traducteur lui-même (ou par un autre réviseur) afin d’être confirmées, remodelées ou refusées, le cas échéant. Examinés par un langagier chevronné, les changements prévus seront donc évalués avant d’être mis en œuvre, pour procéder à un retour d’information vers le jeune réviseur, qui rajustera le tir au besoin. Ce filet de sécurité lui garantira qu’il n’apporte aucune correction nuisible.

8. Comment m’inspirer de ceux qui m’ont révisé?

Par osmose, le modèle qui s’imposera au débutant sera celui des réviseurs qui l’ont influencé au fil des années. Précisons toutefois que la compétence n’est pas ici donnée en soi; le traducteur aura éventuellement été l’innocente victime de piètres réviseurs (« Revisor mediocritus »). Il aura peut-être pris un mauvais pli.

Ce sera à lui de faire preuve de jugement : si l’un de ses réviseurs précédents s’ingéniait à tout corriger, même sans motif justifié (« Revisor furax »), il ne faudrait pas qu’il tombe tête baissée dans le même piège, celui de la révision abusive. À l’inverse, s’il a été exposé à un réviseur craintif (« Revisor pusilanimus »), qui hésitait à changer la moindre chose de peur de commettre un impair ou de froisser le traducteur, ce ne sera pas non plus un modèle à suivre.

Bref, le jeune réviseur devra faire un tri parmi les méthodes de ceux qui l’ont encadré. Il tâchera d’apporter sa pierre à l’édifice, devant le patrimoine langagier (tournures, astuces, trouvailles) qui lui a été légué. Car s’il y a convergence systématique dans certaines corrections, qu’appellent les fautes indiscutables, la démarche de révision reste subjective.

En conclusion

Jeunes réviseurs, n’ayez crainte : dans les versions soumises à votre regard sagace, vous décèlerez sans difficulté, ici et là, des omissions, une terminologie périmée, des erreurs factuelles issues d’insuffisances de l’original, et, bien entendu, des manquements au code linguistique et stylistique. Vous ne voyez rien qui cloche? À la bonne heure! Votre travail consistera parfois à attester la qualité, sans plus.

Sachez que même les traducteurs doués, consciencieux et chevronnés font erreur à l’occasion; c’est pourquoi on a inventé la révision. Alors, faites-vous confiance! Vos interventions, réalisées avec modération et discernement, axées au départ sur l’élimination des bourdes, ne pourront qu’améliorer le texte.

Vos hésitations seront aussi vos meilleures conseillères, car elles vous amèneront à tempérer vos corrections, après réflexion et vérification dans les sources. Essayez toutefois, à vos débuts, de réviser des traducteurs hors pair; de pouvoir soumettre à un autre intervenant les corrections proposées; et d’avoir le temps de bien travailler, puisqu’un réviseur bousculé commet invariablement des erreurs.

Et ne l’oubliez pas, réviser apporte son lot de satisfaction, surtout quand vous réussirez à déceler et à rectifier des erreurs patentes. Le traducteur vous en saura gré, puisque « révision » signifie aussi – et peut-être même surtout – « collaboration ».

Traducteur-réviseur à CPA Canada, Marc Lambert exerce aussi comme formateur à l’école de perfectionnement en traduction Magistrad.


Partage :