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Le but n’est pas de prouver qu’on a raison

Je connais peu de réviseurs qui ne troqueraient pas leur rôle pour celui de traducteur. Traduire! La liberté de faire comme on veut! Réviser! La chape de plomb! Devoir tolérer des tournures qu’on n’aurait pas mises soi-même, revérifier des choses qu’on a toujours tenues naturellement pour vrai, avoir le sentiment de rafistoler plus que de tisser. Et surtout, pour le réviseur débutant, la question qui tue : « Qui suis-je, moi, pour intervenir? »

Par François Lavallée, trad. a.

Le cabinet où j’exerce connaît un rythme de croissance qui l’oblige à planifier activement la relève en matière de révision et à former à cet art délicat de jeunes traducteurs solides qui, tous, malgré leur talent, subissent le syndrome de l’imposteur. Comment faire? Au fond, ce n’est pas sorcier : encadrer, et y aller graduellement.

Si la chose est bien planifiée, il n’est nul besoin de planter sans préavis un traducteur effarouché dans le fauteuil du réviseur. Il s’agit de le sélectionner d’avance, de lui donner une bonne année de formation et de l’accompagner tout au long du processus. Et, encore une fois, y aller graduellement : faire évoluer le ratio traduction-révision au rythme qui lui convient. Lui donner des formations maison sur l’art de réviser. Pour le rassurer, faire revoir ses révisions par un réviseur chevronné qui lui donnera des conseils, le confirmera ou le guidera. Répondre à ses questions.

La formation dont a besoin le nouveau réviseur n’est pas essentiellement une formation linguistique : s’il a été choisi, c’est qu’il a déjà cette compétence. C’est surtout une formation psychologique qu’il lui faut : Comment assumer le fait qu’on intervient dans le texte d’un autre? Comment assumer le fait qu’on peut se tromper? Comment vivre avec le fait qu’on n’a plus de filet de sécurité… qu’on est soi-même le filet de sécurité?

Après avoir été un étudiant qui peut toujours se moquer des « préférences personnelles » d’un prof, après avoir été un traducteur qui peut toujours s’offusquer des « préférences personnelles » du réviseur, voilà que le réviseur novice est obligé, pour la première fois de sa vie, de regarder en face la question de la subjectivité en traduction.

L'art de la subjectivité

La subjectivité est généralement présentée comme un monstre à combattre. Or, la subjectivité est une hydre : plus on lui coupe de têtes, plus il en repousse. Mais surtout, la subjectivité, c’est le cœur de la beauté. La subjectivité, c’est ce qui fait que je suis moi. C’est ce qui fait que les Variations Goldberg de Glenn Gould ne ressemblent à aucunes autres Variations Goldberg et sont un cadeau à l’humanité.

Vous croyez que je pousse trop loin en allant chercher Glenn Gould? Pourtant, ne dit-on pas toujours que la traduction est un art autant qu’une technique? Maîtriser la technique, on sait par où ça passe, mais comment maîtriser l’art sans subjectivité?

J’aime à dire, dans mes formations, que la relation traducteur-réviseur, c’est d’abord « la rencontre de deux subjectivités ». Il ne s’agit pas de savoir qui a raison objectivement : il s’agit de comprendre la perspective de l’autre pour s’enrichir et arriver au meilleur texte possible.

C’est ainsi que les problèmes de conscience qui se posent au réviseur débutant peuvent être abordés par une philosophie de la révision qui diffère de celle ayant souvent cours dans notre profession. En effet, les formations en révision sont trop souvent axées sur le spectre de la surcorrection. Il en résulte une peur quasi obsessive qui amène les réviseurs à en faire moins que plus. Or, si un réviseur s’en tient uniquement aux interventions qu’il peut justifier objectivement par des sources écrites, on ne livrera pas la meilleure traduction possible. Car l’art d’écrire – la traduction – est en bonne partie affaire d’intuition. On ne peut pas s’en sortir. L’Ancien Testament du réviseur disait : « Si c’est correct, n’interviens pas. » En vérité, en vérité, je vous le dis : « Entre correct et mieux, choisis mieux. »

Dans cette Nouvelle Alliance, le tandem traducteur-réviseur est vu comme une équipe. Le réviseur contrôle, corrige et améliore la traduction, mais le traducteur a ensuite la responsabilité de « valider » les interventions du réviseur. La note obtenue au contrôle mensuel de qualité est attribuée en commun au traducteur et au réviseur.

Le but n’est pas d’éviter les pièges. Le but n’est pas de prouver qu’on est le meilleur. Le but n’est pas de cacher ses erreurs et ses imperfections. Le but n’est pas de prouver qu’on a raison. Arriver en commun au meilleur texte possible : voilà le but. En équipe. C’est ainsi que la crainte de la surrévision et des interventions « subjectives » peuvent s’estomper.

Ah, et puis, bien sûr… ne cessez jamais de donner un peu de traduction aux réviseurs…

François Lavallée est vice-président à la qualité et à la formation chez Edgar, cabinet de traduction ayant son siège à Québec et des bureaux à Montréal. Il est aussi président-fondateur de l’école de perfectionnement en traduction Magistrad et chargé de cours à l’Université Laval.


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