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Une plus grande solidarité pour de meilleures conditions de travail

Bilan nuancé de vingt ans de carrière. Défis stimulants. Rentrée de fonds inégale. Compte tenu de la formation qu’elle exige et des compétences mises en œuvre, la capacité de gain de la traduction sur le long terme confirme-t-elle son véritable statut professionnel?

Par Sébastien St-François, trad. a.

Lorsqu’on m’a demandé ce texte pour le numéro 126 de Circuit, consacré à la productivité et aux conditions de travail dans le domaine de la traduction, j’ai accepté d’emblée. Je trouve important que les praticiens alimentent le débat sur l’évolution de notre profession. J’ai remonté à 1993, année où j’ai entrepris ma carrière professionnelle. Récent diplômé, j’entrevoyais forcément ma nouvelle profession selon une optique différente de celle que j’entretiens aujourd’hui. En fait, quand j’ai commencé à bâtir mon entreprise avant même la fin de mes études universitaires, je n’avais aucune idée de ce que serait ma carrière. Je ne savais pas si je me consacrerais à cette profession pendant toute ma vie active ou si je parviendrais à me constituer une clientèle stable et lucrative. Il faut dire qu’à l’époque, le pays traversait une récession ardue et les perspectives n’étaient pas des plus réjouissantes.

Vingt ans après

Aujourd’hui, plus de 20 ans plus tard, j’arrive à un constat mitigé. D’une part, j’ai réussi mon pari de me constituer une clientèle. Elle présente un certain roulement, mais ma pratique m’assure un travail et un revenu intéressants et continus, d’année en année. De plus, je n’ai pas connu les aléas récents de la prétraduction et de la postédition. Je considère donc que j’ai une « bonne » clientèle qui me permet de m’épanouir sur le plan professionnel. D’autre part, j’ai parfois l’impression – à 44 ans – que les meilleures années de ma carrière sont déjà derrière moi. En effet, au moment de rédiger, j’ai passé en revue mes chiffres d’affaires des dix dernières années. J’ai connu ma meilleure année en 2007. Si je compare mes revenus d’entreprise bruts de 2013 à ceux de 2007, ils ont baissé d’environ 20 % (tandis que 2014 aura été plus faste que 2013 dans mon cas).

Ce fléchissement serait conforme à ce que constate l’ATAMESL dans son Rapport de l’enquête sur les conditions de travail et tarifs des langagiers en 2012 (PDF). Ce sont les praticiens dans le bas ainsi que dans le haut de la courbe des revenus qui ont enregistré une chute de leurs rentrées de fonds ces dernières années. Je suis loin de jeter la serviette pour changer de profession, mais j’estime ce constat déconcertant à mi-carrière.

Au stress professionnel qui guette tout traducteur en pratique privée – celui de gérer des échéances et de jongler avec les demandes concurrentes de plusieurs clients – s’ajoute celui de maintenir ses tarifs à un niveau « professionnel » quitte à perdre des appels d’offres ou demandes de propositions. Cela m’est arrivé plus d’une fois dans les dernières années. J’ai notamment perdu un client de longue date principalement parce que mon tarif était « trop cher » par rapport à d’autres soumissionnaires. J’ai appris par la suite que certaines des grandes agences dénoncées par plusieurs figuraient parmi les soumissionnaires retenus. J’encaisse, mais je refuse de jouer le jeu en pratiquant un tarif plancher pour décrocher des contrats à l’arrachée. Franchement, je préférerais changer de profession plutôt que de vivoter en fin de carrière en quémandant.

DAMA

Dans la même veine, j’ai refusé de me prêter au processus de demande d’arrangement en matière d’approvisionnement (DAMA) du gouvernement du Canada l’an dernier. D’abord, je trouvais ridicule de devoir me « requalifier » alors que j’étais fournisseur inscrit au Bureau de la traduction depuis des années. Ensuite, bien que j’aie réussi à décrocher plusieurs contrats à « mon tarif » au fil des ans, la tendance était nettement à la baisse depuis quelque temps. J’ai vu des contrats fort techniques attribués à des tarifs de 0,12 $, 0,14 $, 0,16 $ le mot. Non merci.

Nous avons beau nous plaindre que le marché exerce une pression à la baisse sur nos tarifs, mais nous ne nous aidons pas en proposant des tarifs de débutant, alors que nous avons acquis une maîtrise professionnelle qui a son prix. Un professionnel qui croit en ses compétences et en la valeur ajoutée de ses services ne devrait pas craindre d’exiger une rémunération à la hauteur de ses capacités avérées et reconnues en qualité de conseiller en traduction. J’aurais peu confiance en un avocat qui me facturerait un petit 80 $ l’heure. Pourquoi devrais-je me confier à un traducteur – agréé s’il vous plaît – qui accepte de travailler pour l’équivalent de 40 $ l’heure? En poussant la complaisance jusqu’à casser les prix, nous devenons les artisans de notre propre malheur.

Un marché plus concurrentiel?

Il est vrai que le marché est plus concurrentiel qu’il l’était. Les grandes agences que nous qualifions de « machines à mots », et qui ne se soucient guère de qualité, nous font mal. Cependant, entre traducteurs agréés, nous nous tirons également dans le pied et nuisons à nos collègues et à notre profession lorsque nous acceptons de jouer ce jeu de qui perd gagne. Dans l’automobile, il y a un marché pour les Honda et un autre pour les Porsche. Honda ne prétend pas concurrencer la grande marque de Stuttgart et Porsche n’a aucun intérêt à jouer dans la cour des nippons. De même pour la traduction, surtout si nous voulons que le Canada (et le Québec) demeure un pôle linguistique de premier plan à l’échelle internationale1.

Il y aura toujours un marché pour les traductions « vite faites, bien faites », où les clients estiment qu’une « secrétaire bilingue » peut faire l’affaire. Un marché dans lequel les contrats sont attribués aux plus bas soumissionnaires, puis exécutés au galop, sans égard à d’autres critères de compétence. Comme si la traduction se vendait au poids et treize à la douzaine. Ces marchés ne m’intéressent pas. Avis partagé par plusieurs collègues. Malheureusement, certains praticiens conviennent encore de s’aligner sur ce nivellement ra-pla-pla. La solution? Une plus grande solidarité professionnelle et le choix de miser sur des marchés prêts à reconnaître la valeur ajoutée de notre professionnalisme qui commande des honoraires à l’avenant.

Au début des années 1990, pendant mes études universitaires, je pratiquais un tarif au mot de 0,15 $. Voir des collègues proposer moins en 2015 est un crève cœur. Donnons-nous la main et travaillons ensemble à l’amélioration de nos conditions de travail! Personne ne le fera à notre place.

1. La Presse, 23 septembre 2014.

Sébastien St-François travaille en pratique privée à temps plein depuis 2001. Il est titulaire d’un BA spécialisé en traduction (Université Concordia, 1993) et d’un certificat en sciences de l’éducation (UQAM, 1994). Depuis novembre 2012, il occupe la fonction de syndic de l’Ordre.

Photo-Sebastien-St-Francois


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