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Mais le vrai problème…

Par Benoît Le Blanc

On pourrait souhaiter que le monde soit régi par d’autres principes que celui de l’économie de marché, de la croissance donc, qui impose cette tyrannie de la productivité. On n’aurait sans doute pas tort.

Mais disons qu’on accepte le système en place. Et disons qu’on a gardé la passion de le changer de l’intérieur sans tout balancer. Dans une optique où tout le monde pourrait y gagner. On commence par où?

Le dangereux syllogisme du secteur langagier

  1. Comme les tarifs stagnent ou diminuent (mondialisation + récession, on connaît la chanson), les langagiers et les cabinets doivent accroître leur productivité.
  2. Or, comme l’acte langagier est d’abord un travail intellectuel, la productivité se heurte aux limites de l’humain.
  3. Donc, à terme, une fois les meilleurs outils et méthodes de production épuisés, les perspectives ne peuvent que se dégrader.    

Du côté des professionnels, on atteint en effet une limite de production difficilement franchissable. Même en imaginant une formation encore plus poussée et des techniques et outils de travail radicalement optimisés.

Ça fait tout de même un bail qu’existent les principaux outils en traduction et en gestion documentaire. Si les mémoires et autres systèmes ont aidé beaucoup de langagiers et d’entreprises langagières à augmenter le rythme dans les années 1980 et 1990 pour compenser, en partie, les pressions à la baisse sur les tarifs, on n’a pas vu d’améliorations décisives depuis plus d’une décennie. De petites fonctions ou interfaces plus conviviales ici et là. Des corpus plus substantiels et mieux structurés. Mais pas de grand saut salutaire. Et n’oublions pas la multiplication des formats, des applications et des contraintes de tous ordres. Rien pour nous aider à accélérer.

La post-édition comme solution?

Acculés au pied du mur, pouvons-nous échapper au « virage » (pressenti, souhaité, craint, rejeté?) de la traduction automatique avec post-édition? Est-ce le moyen tant espéré de faire enfin bondir la productivité malgré les tarifs en baisse?

Là n’est pas la question. Encore moins la réponse.

D’abord parce que cette façon de faire n’en est qu’à un stade très embryonnaire. On ignore si elle permettra de produire des textes de qualité au moins équivalente à celui de la traduction professionnelle, assistée ou non.

Mais imaginons un instant que ce soit le cas. Et toc, on augmente solidement le rendement et on se croit tous « sortis de l’auberge ». Mais au bout de quelques années, on revient à la case départ, sinon derrière la case de départ, parce qu’on a récolté tous les gains d’efficacité possibles liés à ces outils et que les tarifs, eux, continueront de baisser. Eh oui, nos clients s’attendront logiquement à des économies proportionnelles aux gains de productivité obtenus, ce à quoi la libre concurrence nous mènera inéluctablement.  

Pas débordant d’optimisme, hein?

Ne vous en faites pas. Je vois le problème autrement, c’est tout.

La vraie cause…

Toute mon expérience m’a prouvé qu’on ne peut pas aborder l’enjeu perpétuel de la productivité sans en reconnaître la cause profonde. Je veux parler du modèle tarifaire le plus répandu dans notre secteur et qui est, selon moi, un boulet que tout le monde traîne (langagiers et clients) depuis des décennies. J’ai nommé la fameuse ‘tarification au mot’. Elle est, selon moi, la source de nos problèmes insolubles de production et le moteur de toute cette course à la productivité, si risquée.  

Oui, encore le même éternel débat, qui reste au cœur de tous les défis et dilemmes auxquels nous faisons face. J’en suis convaincu depuis plus de 25 ans. Il nous emprisonne dans une dynamique industrielle dont nous ne pouvons pas sortir gagnants… à moins d’en sortir littéralement!

En traduction au mot, en effet, on reconnaît uniquement qu’il y a des unités traitables, sans égard au professionnel et à son travail intellectuel. Mille mots à 5 ou 15 cents plutôt qu’à 25 cents, quelle différence dans l’esprit du client… sauf la bonne affaire? Le mot comme unité de production transforme la traduction (ou sa perception généralisée) en travail à peu près mécanique de production. Alors qu’on accomplit, dans les faits, un travail humain de communication de sens, d’idées, de messages, de stratégies, de valeurs, et tellement plus encore.  

La vraie solution au défi de la productivité, c’est la pleine reconnaissance du travail langagier comme une intervention professionnelle dont la valeur se mesure au temps qu’on y consacre, donc fondée intégralement sur le jugement et les compétences de l’expert qui l’accomplit. Autrement dit, la solution, c’est le remplacement des tarifs au mot par des honoraires en bonne et due forme, soit la facturation horaire intégrale de tous les services.

Soyons réalistes

Impensable, entends-je dire depuis des lustres et persistons-nous à croire. Les besoins mondiaux en traduction sont immenses. Personne ne va accepter autre chose que la tarification au mot. Tous les clients craindront de payer une heure au mot s’il n’y a pas de balises claires de production.

Tout ça est vrai. Mais il y a des pistes. D’excellentes pistes. Et qui peuvent en ouvrir d’autres.

À commencer par une analyse pointue des projets qu’on nous confie. Il y a des catégories de textes dont les clients reconnaissent d’emblée la complexité, la valeur et les risques inhérents. Pensons aux documents de nature juridique ou hautement stratégique, dont dépend la réputation même d’une organisation. La marque, le marketing, les communications de la direction, la sécurité, l’information financière et réglementaire. Sans oublier certains textes scientifiques et techniques névralgiques, dans lesquels les moindres erreurs peuvent avoir des conséquences désastreuses pour le client ou le public. Nombre de clients reconnaissent d’emblée qu’il faut leur consacrer plus de temps et y voient un net avantage pour leur propre succès.

J’ai assez de données et d’expérience réelles pour affirmer que ça peut représenter une proportion significative du « volume » total de traduction d’une organisation cliente, pour peu qu’on s’assure de cibler systématiquement les bons projets, en vrais professionnels. Les clients acceptent d’ailleurs déjà que ces textes puissent exiger de la révision ou de la recherche terminologique supplémentaires, services souvent facturés à l’heure. Le pas à franchir pour opérer une facturation intégralement à l’heure est donc plus petit que l’on pense.

Reçoit-on pour autant carte blanche? Bien sûr que non. D’où la seconde piste éprouvée, qui est notre grande diligence et la capacité de prouver, chiffres et analyses à l’appui, que nous n’abusons pas de la confiance des clients. Au lieu de calculer des mots, on calcule et présente alors notre valeur sous toutes ses coutures. On peut produire des rapports détaillés, puissants, intelligents. On peut même montrer que, dans certains cas, c’est plus abordable à l’heure qu’au mot et, dans d’autres, que le rapport qualité-prix est de loin supérieur (qualité étant ici le maître mot).

Dans les bonnes pistes (du moins côté cabinets), il y a aussi la justesse de chaque attribution et la rapidité d’exécution qui en découle. Il faut confier chaque texte à la personne la plus qualifiée. Ça ne veut pas dire qu’on fait toujours trimer les mêmes personnes jour et nuit. Ça veut dire qu’on se donne la souplesse de réattribuer au besoin en fonction des défis, des priorités et, surtout, des compétences professionnelles individuelles. Notamment pour aller plus vite tout en livrant le maximum de qualité. Ça se fait aussi entre indépendants aux compétences complémentaires, qui se créent de petits réseaux de collaboration. Ça fait partie des avantages qui convainquent les clients que chaque heure facturée est un précieux investissement essentiel à leur réussite.

On livre à temps, on renforce leur image, on contribue à leur bon fonctionnement et on contrôle de près les coûts.

Alors la productivité pure et dure? Surprise : plus personne n’en parle.

La confiance qui renverse les tendances

Ce n’est ni de la broue, ni du délire. Ça marche. Et tout le monde y gagne.

Oui, même dans un marché où les grands acheteurs organisationnels commencent par exiger la tarification unique au mot, tout compris, sans aucuns frais minimums. Et avec des escomptes au volume pour couronner le tout.

Quand on remporte cette « bataille » des honoraires pour toute la traduction plus stratégique ou spécialisée et tous les services connexes, on a déjà une base et un capital de crédibilité solides. Les clients voient la valeur ajoutée. Alors on remplace au moins partiellement la dynamique industrielle par une dynamique professionnelle de confiance mutuelle. Celle qui ouvre d’autres pistes.

La post-édition comme occasion?

Et si, parmi ces autres pistes, il y avait aussi la post-édition à l’heure? Car c’est un travail de révision sur un nombre de mots virtuellement impossible à calculer. Tout peut être à refaire si la traduction automatique a produit des résultats dénués de sens. Tout peut être inutile si on corrige un mot ici et là sans rétablir le message. Tout est infiniment plus logique et sûr si on facture le temps nécessaire au lieu de rafistoler le minimum de mots le plus vite possible (aux risques et périls du client) pour ne pas travailler à perte.

À défaut d’être le moteur de productivité qu’on peut s’imaginer (et que je suis loin de m’imaginer, je l’avoue), la post-édition pourrait-elle nous libérer de la tarification au mot? Ou au moins nous faire faire un pas prometteur dans la bonne direction? Ce serait celle de la pérennité et du professionnalisme pleinement reconnu, avec la liberté de moyens qui l’accompagne.

Le mot de la fin… et la fin du mot!

Qu’on se tourne vers la post-édition ou qu’on améliore les outils ou la formation ou encore la structure de collaboration dans le secteur, la valorisation de chaque acte professionnel ne peut passer que par la pleine reconnaissance du temps comme mesure réelle du travail langagier. Il faut une nouvelle vision du travail intellectuel indissociable de la durée, en remplacement de cette notion de mot qui n’existe même pas, en fait, dans bien des langues du monde.

À l’ère de l’information qui se caractérise par la dématérialisation, souhaitons que le mot finisse par se dématérialiser au profit du sens, c’est-à-dire un flux de messages dont la compréhension et la communication efficaces dépendent avant tout du jugement professionnel et intellectuel des langagiers.  

À nous d’y croire et de converger.

Benoît Le Blanc est président-fondateur de Versacom , aujourd’hui le plus grand cabinet professionnel du pays. Traducteur de formation, il se voue depuis 20 ans, comme chef d’entreprise, au renforcement de notre secteur et à sa reconnaissance comme moteur de développement social et économique.


Photo---BenoitLeBlanc-PresidentVersacom


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