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Le traducteur dans le meilleur des mondes

Il y a environ un an, une ancienne étudiante avec qui j’avais plus ou moins perdu contact me demande d’aller prendre une bière avec elle pour discuter de ses projets. Je ne savais pas à quoi m’attendre, mais je ne dis jamais non à une bière. Ce qu’elle m’a raconté autour de celle-ci m’a atterré.

Par François Lavallée, trad. a.

Cette fille avait été une de mes meilleures étudiantes à l’université. L’ayant vue à l’œuvre par la suite dans des cours de Magistrad, j’avais été à même de constater qu’elle était devenue une traductrice accomplie, ayant d’ailleurs rapidement accédé au titre de réviseure. Comptant une dizaine d’années d’expérience, elle était dans la force de l’âge professionnel. En un mot, elle représentait à la fois un honneur et un atout pour la profession.

Et ses projets, c’était d’abandonner, peut-être, cette profession.

Pas parce qu’elle avait perdu la flamme. Parce qu’elle ne pouvait plus supporter les conditions dans lesquelles on la faisait travailler. « Mais pourquoi pas plutôt aller travailler ailleurs? » lui demandé-je ingénument. Sa réponse me laissa bouche bée : non seulement son employeur traitait les traducteurs comme des citrons à presser et de simples producteurs de mots, mais il avait réussi à convaincre ses employés que c’était partout pareil; que l’avenir de la traduction était là. En somme, l’employeur était moderne, et à l’image des héros du Meilleur des mondes ou de 1984, quiconque aurait voulu échapper à ses méthodes serait tôt ou tard rattrapé par la dure réalité.

Quand l’apocalypse n’en finit plus d’arriver

Un an plus tard, le récit de cette traductrice résonne encore dans ma tête. Moi qui, en trente ans d’expérience, ai toujours bien gagné ma vie en traduction pendant que chaque jour on annonçait autour de moi l’apocalypse. Car ne vous y méprenez pas : la fin du monde en traduction, la stagnation ou la chute des tarifs,  l’exploitation – par l’employeur – et le mépris – par le client – du pauvre petit traducteur sans défense et incompris, tout cela était déjà dénoncé dès les années 1980.

Et ça existait. Ce fut d’ailleurs une des raisons pour lesquelles, après trois ans en cabinet, je me suis établi à mon compte en 1989. Pour, pendant vingt ans, prospérer au milieu des discours eschatologiques de mes confrères et consœurs.

Le monde de la traduction a-t-il changé depuis trente ans? Indéniablement; comme tout. Changera-t-il dans les cinq ou dix prochaines années? Immanquablement; comme tout. En quoi? Alors là, qui peut le dire? Nos paranoïas, nos expériences individuelles, la rumeur, en un mot nos filtres nous laissent-ils la moindre chance de répondre à cette question avec une sagacité quelconque? Allez demander au conseiller en orientation qui, en 1985, recommandait à mon frère d’étudier en récréologie, car on se préparait à une « société des loisirs » où les récréologues1 seraient en forte demande. Ou aux futurologues des années 1970 qui affirmaient que mes enfants passeraient leurs vacances sur la Lune.

Les tarifs dans le carcan

Vous voulez parler de l’évolution des conditions de travail? D’accord, mais attachez vos tuques. Sur la simple question de la stagnation des tarifs, au risque de me faire lapider, je me dois de rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, si j’avais besoin d’une seule phrase de quinze mots tirée d’un rapport de commission d’enquête, je devais prendre une demi-journée pour me rendre à la bibliothèque et me taper les quatre volumes du rapport en question avant de trouver la citation, pour ensuite photocopier la précieuse page et enfin revenir retranscrire le tout à mon bureau. Que je pouvais aussi passer un temps inimaginable à compter à la main les mots d’un document pour une soumission qui n’aboutirait peut-être pas. La technologie a incroyablement accéléré notre travail, or personne n’a proposé, dans la foulée, de baisser le tarif au mot.

Et tant qu’à avoir mis ma tête sur le billot, j’ajouterai que je ne crois pas non plus à l’approche corporatiste. Les appels à la solidarité entre traducteurs me donnent généralement un curieux malaise. Nous vivons dans un monde de libre marché; il est normal que les tarifs s’établissent selon les règles de ce dernier : qualité, vitesse, délais, concurrence sont des facteurs sains et déterminants qui peuvent influer sur les tarifs à la baisse, mais à la hausse aussi. Il est vain de réclamer des autres de sacrifier un mandat individuel concret pour un bienfait collectif au mieux hypothétique, au vrai utopique. Il est malsain de stigmatiser nos confrères et consœurs pour des choix – tarifaires ou autres – qu’ils font en fonction d’une réalité individuelle complexe dont nous ne savons rien. Nous sommes tous pour un revenu supérieur. Nous sommes tous pour la reconnaissance de la profession. Je ne suis pas pour le carcan.

Le Martien qui s’intéressait à la Terre

Comment se prononcer sur la réalité actuelle des conditions de travail? J’imagine un Martien me demandant à quoi ressemble le climat de la Terre. Je serais obligé de lui dire qu’il est glacial, tempéré et torride; aride, humide et torrentiel. Il est tout, et de son écologie dépend son existence.
Il en va de même du marché de la traduction : il n’est pas monolithique, il est stratifié. Et je me fous que des concurrents traduisent à 0,05 $ le mot : leur marché ne m’intéresse pas.

Pas dans la boule de cristal

Quant à l’avenir, au-delà de Gerry Anderson, c’est Gandhi qui demeure notre meilleur guide : You must be the change you wish to see in the world. Certes, la vie étant ce qu’elle est, on n’a pas toujours tout le temps qu’on voudrait pour faire les choses parfaitement. Ce n’est pas vrai uniquement des traducteurs : c’est vrai des infirmières, des enseignants, des informaticiens, des politiciens, voire du personnel d’entretien ménager. C’est à chacun qu’il appartient de tracer une ligne au-delà de laquelle le travail n’a plus de sens; à chaque professionnel de circonscrire les limites du professionnalisme.

En octobre dernier, j’étais invité à une table ronde dans le cadre du Symposium Alianco, à Moncton, sur l’avenir de la traduction. L’avenir de la traduction? Soyons précis : ce qui nous inquiète, c’est l’avenir de nos valeurs. Et nos valeurs, où sont-elles? Là où on les met; pas dans une boule de cristal. Il existe des travailleurs autonomes qui sont de véritables bourreaux pour eux-mêmes. Et inversement, il existe des services de traduction et des cabinets qui, sans faire abstraction du problème de la productivité – qui pourrait se le permettre? – ne s’en remettent pas pour autant à une approche purement comptable de la production. Où l’on valorise le travail bien fait, malgré la contrainte et avec elle, où le respect du traducteur n’est pas l’antithèse de la vitesse, et où la motivation se trouve dans le souci partagé de la qualité – certes pas toujours atteinte –, dans la satisfaction de donner satisfaction au demandeur, dans la recherche non dramatique d’un optimum pragmatique, dans le dialogue perpétuel avec le client, et non dans la contemplation obsessive d’un nombre quotidien de mots vidés de leur sens.

C’est ce que j’ai répondu à mon ex-étudiante. Que ces lieux-là existent. Intérieurs et extérieurs. Et je souhaite qu’elle, avec nous tous, continue d’incarner un monde conforme à ces valeurs, à entretenir ce monde qui existe déjà et que d’autres souhaitent occulter à coups de discours fatalistes.

1. Tiens, mon correcteur orthographique ne connaissait pas ce mot. C’est dire toute l’importance de cet ex-métier de l’avenir.

François Lavallée est président de Magistrad, école de perfectionnement en traduction, et vice-président à la qualité et à la formation d’Edgar, cabinet de traduction ayant son siège à Québec. Il enseigne à l’Université Laval depuis 2002.

Francois-Lavallee


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