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À moi, compte de mots!

Planifier sa productivité en fonction du nombre de mots à traduire : est-ce fiable et réaliste?

par Christian Mayer, trad. a.

« À moi, Comte, deux mots! » (Le Cid, Corneille, II-2)

Facturer la traduction au mot plutôt qu’à l’heure est bien souvent la règle, et la raison en est simple : le nombre de mots est un excellent outil de mesure de productivité. Mais celui-ci est-il fiable, et quels sont les facteurs à prendre en compte pour qu’il corresponde au mieux à la réalité?

Pourquoi facturer au mot?

Notre profession est l’une des rares en pratique privée, sinon la seule, à facturer ses services autrement qu’à l’heure ou à l’acte. Dans l’immense majorité des cas1, notre « unité de mesure » est en effet le mot source, et ce, indépendamment du type de fichier (à l’exception de projets bien particuliers comme la localisation de logiciel ou encore de tâches comme la réalisation de captures d'écran, facturées à l'heure).

Puisque c’est sur cette unité de mesure – le mot – que repose le plus souvent notre facturation et donc de facto notre revenu, c'est elle qui dicte notre productivité, et par là-même l'exploitation optimale des outils nous permettant de l'améliorer.

Cela présente plusieurs avantages : en plus d’être facile à mesurer (même le plus rustique des logiciels de traitement de texte sait compter les mots), c’est un chiffre connu d’avance par les différentes parties qui l’appliqueront aux différentes tâches (rédaction, traduction, révision, planification, etc.) composant la chaîne de production langagière.

Doit-on recourir à un outil spécifique pour compter les mots? Lorsqu’il s’agit de documents simples, le logiciel utilisé pour les concevoir fait l'affaire (sauf certains cas particuliers : zones de texte dans Word ou commentaires dans PowerPoint). Mais lorsqu’il s’agit de projets de traduction plus complexes impliquant plusieurs formats de fichiers (Word, HTML, PDF, etc.), les journaux d’analyse des mémoires de traduction nous fournissent des statistiques précises, qui pourront par ailleurs être reprises à divers stades du projet : devis, planification, facturation, etc.

Combien de mots par jour?

Éternelle question avant d’accepter ou de refuser un projet de traduction : combien de mots serai-je capable de traduire par jour et combien devrai-je produire et facturer pour atteindre mes objectifs personnels ou ceux de mon entreprise? Cette question ne connaît pas de réponse miracle, et la productivité quotidienne généralement considérée pour évaluer arbitrairement un projet, de l’ordre de 2000 mots par jour, ne résiste pas longtemps à la dure réalité de la traduction.

Ma productivité va dépendre de plusieurs facteurs : expérience, connaissance du domaine, environnement ergonomique, etc. S'ajoutent à ceux-ci des variables propres au projet : la qualité du texte source est sûrement la plus importante et la plus difficile à évaluer a priori, c’est pourquoi elle est si souvent négligée. La concentration en terminologie en est une autre; le format des fichiers ensuite, qui freinera plus ou moins la fluidité de ma traduction. Enfin, il me faudra tenir compte des outils informatiques qui idéalement devraient me permettre d’accroître cette productivité, mais qui pourraient lui nuire s’ils m’ont été imposés, si je les ai mal choisis ou encore si je les maîtrise insuffisamment. Une équation bien compliquée, n’est-ce pas?

Et comme si cela ne suffisait pas, une fois cette base établie, je dois lui appliquer un facteur de qualité (or, argent, bronze?), car « la productivité n'est pas seulement la quantité de travail effectué. C'est aussi une question de qualité2. » Je dois également tenir compte d’éléments tels que la difficulté technique et linguistique du projet, la gestion des fichiers (les innombrables pages d’un site web, par exemple), la lenteur de mise en route (planification, collecte de tous les éléments, recherche terminologique) et enfin la courbe d’accélération engendrée par le recours à des outils de TAO (mémoires, bases de données terminologiques, etc.). En effet, si « la productivité est la mesure du progrès technique3 », elle est aussi le reflet des outils mis en œuvre pour l'optimiser.

Courbe de productivité

Ma courbe de productivité n’est donc pas linéaire, mais se creuse d’abord du fait du ralentissement inhérent à tout démarrage de projet et s’accélère ensuite au fur et à mesure qu’on capitalise sur différents facteurs (connaissance du projet, retour des mémoires de traduction, etc.), avant de ralentir sous l’impact des tâches de fin de projet (relecture, révision, modifications de dernière minute, etc.).

On parle alors de courbe en S : prenons l’exemple d’un projet de traduction de 60 000 mots, pris en charge par un traducteur pigiste seul, et comparons une courbe prévisionnelle basée sur une moyenne quotidienne de 2000 mots (généralement admise dans la plupart des calculs de planification), soit 30 jours ouvrables (environ un mois et demi), et une courbe de productivité réelle tenant compte des facteurs énoncés précédemment. Celle-ci peut être calculée en début de projet pour faciliter la planification ou complétée au fur et à mesure de l’avancement du projet pour en contrôler le suivi.

dossier 8 img courbe

Pour ce faire, entrons dans une feuille de calcul Excel des formules basées sur les hypothèses suivantes :

  • semaine 1 : augmentation progressive de la productivité quotidienne de 0 à 75 % pour refléter les tâches non productives de début de projet;
  • semaine 2 : augmentation progressive de la productivité quotidienne de 100 à 135 %, pour refléter le taux généralement admis (35 % de gains de productivité) pour l’utilisation optimale d’outils de TAO;
  • semaine 3 : vitesse de croisière à 135 %;
  • semaine 4 : productivité optimale à 150 % pour reproduire le cumul des gains précédents avec un accroissement personnel de la productivité dû à une maîtrise accrue du projet (notons qu'un tel gain permettrait à lui seul de contrer la stagnation du prix au mot constatée et regrettée par de nombreux rapports sur le sujet);
  • semaine 5 : diminution progressive de la productivité de 10 % par jour pour prendre en compte la révision et l’homogénéisation de l’ensemble;
  • semaine 6 : forte baisse de la productivité, soit 25 % par jour pour refléter toutes les tâches de bouclage typiques d’une fin de projet (petits aménagements et modifications de dernière minute, livraison, etc.).

Remarque : Ces chiffres approximatifs peuvent varier considérablement d’un projet à l’autre, essentiellement en fonction de leur volume.

On notera que le « point de bascule » entre le retard accusé en début de projet et les gains liés aux outils et à la connaissance du produit se situe environ à mi-projet. Il serait bon de s’inquiéter si ce point de bascule apparaissait trop tard en fin de projet, au risque de ne plus pouvoir compenser un handicap devenu trop important.

De même, on se rend également compte qu’un incident de parcours (maladie, problème technique…) s’avérera beaucoup plus « coûteux » en milieu de projet, alors que la productivité quotidienne est à son maximum.

Si la courbe de productivité réelle ne se redresse pas assez vite après avoir atteint ce point de bascule, ou pire ne parvient pas à rejoindre la courbe prévisionnelle, il y a urgence à agir : sous-traiter une partie du projet, négocier un délai... ou allonger ses journées de travail si possible.

On constate par ailleurs que le projet ainsi planifié devrait se terminer deux jours plus tôt. Cela permettrait, soit de prendre en charge un autre projet que l’on aurait dû sinon refuser, soit de s’accorder deux jours de repos bien mérité.

Conclusion

En termes de productivité, mieux vaut planifier que guérir. Ou comme l’aurait (presque) dit Jean de La Fontaine : rien ne sert de courir, il faut traduire à point.

1. Selon le sondage sur la tarification mené par l’OTTIAQ en 2012, 92,9 % des traducteurs facturent 50 % ou plus de leur volume de traduction au mot.
2. Blanchard, Kenneth, Le manager minute.
3. Jean Fourastié.

Christian Mayer est diplômé de l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs de Paris. Il a travaillé sept ans chez IBM France, d’abord comme chef de projet en traduction, puis en terminologie. Il a ensuite créé Tradintek Traduction Technique, qui est devenue Tradintek Services Linguistiques. Depuis 2002, Christian Mayer est chargé de cours en traduction et localisation à la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal Il donne également des ateliers et des conférences pour le compte de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ).

Photo Christian Mayer


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