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En toutes lettres

Par Eve Renaud, traductrice agréée

Il y a vingt ans, je pérorais déjà dans ces pages (en papier à l’époque), et l’un de mes sujets du jour était la traduction des e-This et e-That, compliquée par l’apparition des m-Thing, par exemple m-commerce, que dénonçait d’ailleurs William Safire, célèbre chroniqueur linguistique du New York Times en ces termes : « along come the jargoneers of digitese with another letter to thrust [the e] aside. Here comes m-commerce1 ».

Ouf, il en est coulé, de l’eau sous les ponts, depuis. 

En fait de lettres, nous tentons, depuis, de donner à chacun et à chacune sa place juste dans l’alphabet en expansion des identités sexuelles, par exemple.

Dans un tout autre ordre d’idées, les seniors de notre profession (pas nécessairement ceux qu’on regarde de travers dans la rue parce qu’ils nous exposent à les contaminer), mais ceux qui traduisent depuis quelque trois décennies, ont dû jongler déjà avec l’alphabet viral, depuis le VIH-sida des années 1980, en passant par le SRAS en 2002 et l’H1N1 en 2009.

Et par les temps qui courent (tiens, vous le saviez, vous, qu’on peut employer l’expression au singulier?), par les temps qui courent, donc, mais franchement moins vite que ze virus qui, au contraire, semble les avoir ralentis (me voilà à déplorer que le singulier soit moins connu…), voici le dernier épisode en date des chiffres et des lettres2, auquel on ne souhaite pas du tout jouer. Sept caractères, pourtant, comme sur un chevalet de Scrabble. Sept caractères qui nous foulent et nous refoulent. Nous voici au pied des lettres.

En bien moins de temps qu’il ne faut pour aplanir la courbe d’apprentissage et la courbe statistique, il a fallu, entre autres bouleversements, déterminer le sexe de la COVID-19 et apprendre, puis désapprendre, entre autres gestes-barrières, comme on dit en France, la « distanciation sociale », non pas parce qu’elle n’est plus de mise, mais parce qu’elle a été jugée calque, bien que très répandue (surtout au sens terminologique), et vite remplacée, dans Termium du moins3, par « éloignement sanitaire ». Je suis d’autant plus d’accord que la première est une allitération par trop propice à l’émission de gouttelettes. Je tremblais à l’idée de contaminer mes (de moins en moins) proches, juste en leur demandant de se distancer de moi. Le second me semble moins psychologique ou lutte de classes et nettement plus propre, si j’ose dire. « Sanitaire », ça rassure, non? Si j’avais un tout petit reproche à lui faire, c’est qu’il me paraît un rien plus passif. C’est tout. Autrement, il est tout ce qu’il y a de plus hygienically correct. Ah, celui-là, vérification faite sur le Web : je viens de le créer. Il m’appartient! You saw it here first. Vaine gloire, je sais bien. Le temps que mes collègues du magazine rattrapent mon retard et publient, puis le temps que vous lisiez, d’autres l’auront sans doute diffusé. 

Ces jours-ci, la terminologie court plus vite que le temps. Ne vois-je pas, sur la fiche de Termium, sous COVID-19 une ancienne désignation? Il a suffi de deux mois pour que 2019-nCoV ARD tombe en désuétude. Trop ARD, sans doute. 

Et tous tant que nous sommes, créateurs et passeurs de mots, nous offrons à notre manière toujours discrète des services essentiels!

Haut les cœurs!

  1. « Notes et contrenotes», Circuit, no 68, été 2000, p. 19
  2. Des chiffres et des lettres est le nom d’un jeu télévisé de France Télévisions créé en 1965 et toujours diffusé.
  3. Je remercie au passage Yves Lanthier qui, par l’intermédiaire de Facebook, a attiré l’attention de ses collègues sur cette évolution.

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