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Le traité de Waitangi  : quand une « mauvaise » traduction devient un objet de revendication politique

L’acte traductif est bien souvent un acte de création : des concepts doivent parfois être créés pour que le lectorat cible puisse avoir accès à un message. Qu’en est-il des concepts politiques existant dans une société coloniale lorsqu’ils sont traduits dans la langue d’une société colonisée? Le traité de Waitangi entre l’Empire britannique et les Maoris dans ce qui deviendra la Nouvelle-Zélande pose le problème de manière particulièrement intéressante.

Par René Lemieux

Waitangi est le nom d’un village sur l’île du nord du pays que l’on nomme aujourd’hui la Nouvelle-Zélande. En 1840, ce village fut le premier de nombreux lieux où s’est déroulée la cérémonie protocolaire de la signature d’un traité entre les représentants de l’Empire britannique et ceux des Maoris, peuple polynésien qui avait commencé à s’installer sur cette île qu’ils nommaient Aotearoa plus de 800 ans auparavant. Une fois signé à Waitangi, le document sera transporté par bateau tout autour de l’île pour qu’il puisse être ratifié par d’autres chefs maoris. Au total, plus de 500 chefs entérineront le traité perçu aujourd’hui comme l’acte fondateur de la Nouvelle-Zélande.

Histoire de la colonisation britannique en Nouvelle-Zélande


Le peuplement des îles d’Aotearoa par les colons britanniques a commencé bien avant la signature du traité. Bien qu’officiellement soumis à l’autorité du gouverneur de la colonie de la Nouvelle-Galles-du-Sud (aujourd’hui un État australien), les habitants autochtones des îles étaient menacés par les exactions des colons sans réelle protection juridique. C’est à la demande des Maoris qu’un traité est exigé avec la Couronne britannique. Les Maoris ont pu voir dans la signature du traité un moyen de garder le contrôle sur les nouveaux arrivants qui devraient dès lors adhérer à des lois.

Au début du XIXe siècle, l’Empire britannique a une politique redoutable sur les colonies qu’il acquiert souvent de ses rivaux européens de manière violente, comme c’est le cas en Inde et en Afrique du Sud. Peu avant 1840, il avait aussi connu la rébellion des patriotes au Canada. Un courant « humanitaire » présent dans la métropole voit dans la signature d’un traité avec les Maoris une manière pour l’Empire de se racheter en faisant, cette fois, les choses autrement1. Pour la première fois, on s’entend pour proposer à la population locale un traité bilingue qui sera rédigé avec leur accord. L’envoyé de l’Empire, le capitaine William Hobson en compagnie du Resident James Busby (diplomate en poste sur l’île) rédigent le traité et demandent au révérend Henry Williams, chef de la Church Missionary Society en Nouvelle-Zélande, de le traduire. Habitant l’île du nord depuis 1823, il traduit le texte avec l’aide de son fils, Edward, en une nuit, la veille de la signature du traité.

Constitution du traité et son processus de traduction

Le traité se compose de trois articles, d’un préambule et d’une péroraison. Chacun des articles pose un problème de traduction conceptuel2. Dans la version anglaise, le premier article stipule que les chefs cèdent à la Couronne « tous les droits et pouvoirs de la souveraineté » (all the rights and powers of Sovereignty). Dans le deuxième article, les chefs accordent à la Couronne « le droit exclusif de préemption » sur leurs terres (the exclusive right of Pre-emption). Dans le dernier, la Couronne reconnaît aux Maoris « tous les droits et privilèges des sujets britanniques » (all the Rights and Privileges of British Subjects). Chacun des articles contient un concept qui n’existe pas dans la culture maorie : la souveraineté sur un territoire, la propriété de la terre et la notion de « sujet » d’un souverain. Comment alors les traduire?

Plusieurs sont d’avis aujourd’hui que le révérend Williams, sur l’ordre de l’envoyé britannique, a tenté de tromper les chefs maoris en utilisant directement des concepts présents dans la langue anglaise sans ajouter de paraphrases explicatives de ces concepts. Par exemple, dans le deuxième article, on y parle d’acheter et de vendre des biens sans mention de « droit foncier ». Le troisième article dit simplement que tous les habitants seront soumis aux mêmes droits et devoirs sans la présence du mot « sujet ». C’est toutefois le premier article qui a fait couler le plus d’encre. Alors que la version anglaise parle de « souveraineté » accordée à la Couronne, la version maorie dit qu’à Kuini (la reine, Queen) sera donné le kawanatanga, un terme forgé sur « governor » (kawana) dont on a ajouté le suffixe -tanga. Il signifie quelque chose comme la « gouvernance ». Il s’agissait d’un terme connu des Maoris parce qu’il était présent dans le Nouveau Testament (déjà traduit en maori) pour désigner le gouvernorat de Ponce Pilate. Aux chefs maoris, toutefois, le même article accorde le rangatiratanga, c’est-à-dire l’« autorité ». Il y aurait donc eu une inversion dans la hiérarchie des concepts : en anglais, l’autorité suprême est donnée à la Couronne alors qu’en maori, elle demeure entre les mains des chefs.

Un problème particulier : quel est maintenant l’original?


Vers la fin du XIXe siècle, les différences substantielles entre les deux versions seront admises. Le gouvernement néo-zélandais commandera alors, en 1869, une nouvelle traduction pour accorder la version maorie à celle de l’original anglais. Cette version ne sera jamais reconnue par les Maoris pour une raison très simple : si c’est la version maorie de Williams qui a été signée, c’est bien elle qui doit être reconnue comme l’original, et c’est plutôt la version anglaise qui doit être « retraduite » à partir du texte maori signé par les chefs. Le conflit des interprétations perdurera jusqu’à ce qu’un juge d’une cour néo-zélandaise annule le traité en 1877.

Le traité de Waitangi et sa version « originale », le Tiriti o Waitangi, reviendra dans la vie politique néo-zélandaise au courant des années 1970 avec la résurgence des luttes autochtones. Une loi néo-zélandaise (Treaty of Waitangi Act 1975) entérine désormais la reconnaissance du traité en droit néo-zélandais et établit un tribunal pour évaluer les revendications maories. Quelle que soit l’opinion qu’on a sur le traité, il est désormais un symbole vivant de la Nouvelle-Zélande qui a entrepris depuis quelques années une réévaluation de la place des Maoris dans son système politique. Par exemple, une certaine « bilinguisation » est en cours et plusieurs modifications des symboles politiques ont été proposées (récemment, par exemple, celle du drapeau national, qui n’a toutefois pas abouti). Ces changements laissent penser que la notion de « deux peuples fondateurs » est en train de s’installer en Nouvelle-Zélande/Aotearoa. Paradoxalement, cette conception est rendue possible grâce à un traducteur qui a « mal » traduit un document, et ce, probablement, pour de mauvaises raisons.



1. À propos de ce courant humaniste, on pourra lire Sabine Fenton et Paul Moon, « The Translation of the Treaty of Waitangi : A Case of Disempowerment », dans Maria Tymoczko et Erwin Gentzler, Translation and Power, University of Massachusetts Press, 2002.

 2. En plus du chapitre de Fenton et Moon, on pourra consulter une description plus approfondie de ces problèmes de traduction conceptuels dans une optique politique dans Isabelle Schulte-Teckhoff, « Te tino rangatiratanga : substance ou apparence? Réflexion sur le dilemme constitutionnel de l’État néo-zélandais », Politique et Sociétés, vol. 23, no 1, 2004.

Politologue de formation, René Lemieux est docteur en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal et enseigne la traduction des sciences humaines et sociales et l’histoire de la traduction à l’Université Concordia.


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