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Les traducteurs au pouvoir au Québec

Par Eve Renaud, traductrice agréée


23 juin 2050 – APUE±X1 – Actualités internationales

Les Québéco-IS-ES-LGBT2 ont été nombreux (plus de 90 p. 100), hier, à pointer leur stylet numérique sur leur cortex préfrontal pour enregistrer leur vote. Cela signifie tout de même que 10 p. 100 de la population a contrevenu au Code électoral, qui rend le suffrage obligatoire.

Quoi qu’il en soit, les abstentionnistes n’ont pas empêché la victoire du Pli, tant s’en faut. En effet, le Parti linguistique a emporté 80 p. 100 des circonscriptions pour la deuxième élection consécutive. Les Québécois font donc à nouveau confiance à cette formation née il y a trente ans. Un parti de ce genre pourrait surprendre chez nous, mais au Québec et au Canada, où la langue reste une question particulièrement sensible, on s’étonne au contraire qu’il ait fallu attendre si longtemps.

L’entrée en scène du Pli aura bousculé bien des façons de faire. Notons entre autres que les discussions sur les formulations allongent de beaucoup les débats à l’Assemblée, si bien que celle-ci a adopté une règle de procédure selon laquelle trois jours sont réservés chaque semaine à l’étude de la formulation des lois et règlements sur le plan strictement grammatical et syntaxique ainsi qu’à la révision linguistique de la transcription des débats.

Autre particularité québécoise depuis que le Pli règne : la province a abrogé la loi qui avait élevé Gens du pays au rang officiel d’hymne provincial, désormais remplacé par le texte suivant :

« Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout qu’en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
[…] »

Qui de nos lecteurs aura reconnu ce texte incunable3? Pour l’anecdote, précisons qu’il a été mis en musique par Nathan-Keven Boulet, arrière-petit-fils de Gerry Boulet, contemporain de Gilles Vigneault, auteur de l’hymne précédent.

Mais revenons au scrutin du 22 juin dernier. Interrogée sur le résultat décisif de cette deuxième élection qui avait tourné en sa faveur, Thiên Nhân-Antoinette Diouf, chef du parti, a rétorqué avec une question à notre journaliste sur son emploi du mot « élection » au singulier, semblant douter qu’il savait ce qu’il faisait. Elle a rappelé qu’au temps de son grand-père, il arrivait souvent que les journaux publient, après les élections, un articulet expliquant ce qui déterminait l’emploi du mot « élection » au pluriel ou au singulier. D’après elle, la règle n’est toujours pas assimilée et il incombe aux journalistes de reprendre cette pratique étant donné leur rôle dans l’éducation de la population.

Piqué au vif, notre journaliste a demandé à Mme Diouf qui avait choisi d’abréger le nom du Parti linguistique en Pli, au mépris des règles d’abréviation. Nos lecteurs se souviendront peut-être que les membres du Parti se sont longuement disputés sur cette question, à l’époque. La situation était compliquée par le fait que l’abréviation PL restait trop associée au défunt Parti libéral. Par ailleurs, le parti compte un grand nombre d’immigrants français4 et en cela comme en quelques autres matières, nos règles divergent. Pressés par la nécessité de lancer leur campagne pour ne pas céder trop d’avance à leurs adversaires, les Plistes ont donc, de guerre lasse, laissé les graphistes décider.

Cela dit, le Pli étant pris, on se demande dans quelle direction iront, à cet égard, les membres du tout nouveau Parti des langagiers indépendants, ces quelques mécontents qui ont tenu à se distancer de l’organisation d’origine, jugeant cette dernière noyautée par les ottiaquistes, qu’ils accusent d’élitisme. Soulignons que la majorité des membres du Pli sont traducteurs, mais que même au sein de ce groupe, les dissensions abondent entre ottiaquistes (eux-mêmes divisés en un segment francophone et un segment anglophone), frilancistes, faux-plistes, etc.

Bref, loin d’être réglée, la question linguistique a pris un tour nouveau au Québec, mais que ceux qui croient que ce n’est pas pour le mieux se consolent : la situation crée de nombreux emplois chez les linguistes, un secteur qu’on a cru un temps en péril.

1. APUE±x : Agence de presse de l’Union européenne plus ou moins les pays qui y entrent et qui en sortent.

2. Formule officialisée en 2040 par le Décret primoministériel DP2040/08.235 du Québec après les émeutes dites « du Québécois-coise ». Notre journal n’étant toutefois pas lié par les diktats des cousins, nous nous en tiendrons à la forme masculine.

3. Le temps passant, un incunable désigne maintenant un texte publié avant 1700.

4. L’immigration française au Canada connaît en effet une croissance spectaculaire depuis quelques décennies, la proportion d’immigrants français par rapport aux immigrants d’autres pays équivalant pratiquement à ce qu’elle était 1534, ce qui n’est pas peu dire.

 


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