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Un anglicisme… pathétique?

Par Étienne McKenven, traducteur agréé

Les ouvrages de référence disent tous la même chose : « pathétique » se dit de ce qui bouleverse, attriste, émeut profondément. Or, cet adjectif donne l’impression d’être de plus en plus utilisé dans le sens – aucunement attesté – de lamentable, nul, pitoyable, etc., sens qui correspond à une des acceptions du mot anglais pathetic. On entend presque quotidiennement « pathétique » qualifier l’attitude d’untel, la performance d’une équipe sportive ou telle décision d’un gouvernement. Nulle trace dans ces exemples de la commisération qui sous-tend le mot tel qu’il est défini dans les dictionnaires.

Une recherche rapide dans les archives de revues et de journaux fait croire que le phénomène serait relativement récent, les premières occurrences de « pathétique » au sens anglais apparaissant dans les années 1980.

Comment expliquer son existence?

L’existence de plusieurs anglicismes peut s’expliquer par un élément de séduction particulier. Toutefois, dans le cas qui nous occupe, l’« argument de vente » qui fait la popularité du mot ne va pas de soi.

D’une part, il ne cerne pas une notion normalement implicite en français mais que les locuteurs de cette langue, à force de l’entendre exprimée en toutes lettres en anglais, finissent par conceptualiser, au point où ils ont du mal à se passer d’un signifiant pour en parler. Qu’on pense à l’anglicisme intégral lift, comme dans J’habite dans le même quartier que toi; tu veux un lift?, pour exprimer une réalité que le français n’avais jamais jugé utile de nommer et qui fait chez nous une rude concurrence aux mille et une manières sous-entendues d’exprimer la chose (Je te raccompagne?, Tu montes?).

D’autre part, il n’offre pas de solution magique pour traduire des mots anglais dont les contours sémantiques ne correspondent jamais parfaitement à l’un ou l’autre des équivalents français. La langue administrative fourmille de ce genre de cas. Qu’on pense à enforcement, dispose of, reporting, outreach, etc., qui se traduisent en français de façon très variable et avec un succès relatif, parfois dans un seul et même texte. « Pathétique » n’est pas le genre d’anglicisme à offrir une panacée à la traduction d’une réalité qui ne correspond exactement à aucun mot français.

Enfin, il ne constitue pas vraiment un nouveau mot-valise qui permettrait à un locuteur de faire l’économie de précision dans son discours, comme c’est le cas de certains anglicismes. Le mot adresser, comme dans adresser un problème, est de ceux-là : grâce à lui (ou à cause de lui), il n’est plus nécessaire de préciser si on va régler le problème en question ou simplement l’étudier. Un générique suffit. Ce phénomène de perte de précision ou de remplacement de plusieurs mots par un seul n’est pas vraiment en jeu dans le cas qui nous occupe.

En somme, on serait en présence d’un simple remplacement, sans raison particulière, d’un mot français (selon le cas : nul, minable, lamentable, etc.) par un autre... Des anglicismes semblables existent (charger trois dollars, travail clérical, etc.), mais leur apparition remonterait à il y a beaucoup plus longtemps.

Hypothèse

Il y a tout de même une particularité qui se dégage de cette utilisation de « pathétique » : une certaine ambiguïté quant à l’intention du locuteur. Ainsi, si X déclare qu’Y est pathétique, veut-il dire qu’Y suscite la tristesse ou le mépris? Dans certains cas, le contexte ne laisse aucun doute, mais dans d’autres, bien qu’on puisse se douter que l’intention du locuteur n’est pas des plus nobles, le mot s’interprète un peu des deux façons. D’ailleurs, un être méprisable étant souvent à plaindre, le mépris et la pitié cohabitent plutôt bien ensemble.

Et s’il y avait dans cette ambiguïté un début d’explication? Lorsqu’on insulte quelqu’un, il est fort pratique de pouvoir affirmer, si les choses tournent mal, qu’on ne cherchait qu’à faire naître de la compassion. L’anglicisme « pathétique » devrait donc sa popularité à la possibilité qu’il offre de lancer de la boue sans se salir les mains… On trouve plusieurs exemples du mot dans l’arène politique. Un hasard?

Cette hypothèse vaut ce qu’elle vaut, mais ce ne serait pas la première fois qu’un anglicisme fait son chemin en séduisant par l’idée inédite qu’il évoque. Qu’on pense à « partager » au sens d’envoyer, transmettre, faire suivre, etc. Du strict point de vue du sens, il n’ajoute rien à ceux-ci, mais il offre au locuteur une nouvelle image pour exprimer sa pensée. On ne se contente plus d’envoyer froidement ses photos à ses amis, on les leur « partage », ce qui est bien plus convivial. Cela n’est pas très sérieux, certes, mais il demeure que « partager », qui occupe une place de choix dans la rhétorique des géants de l’informatique et des réseaux sociaux, s’est répandu dans ces acceptions comme une traînée de poudre.

Quel avenir pour pathétique?

Dans le sens de lamentable, pitoyable, etc., « pathétique » fait son chemin. Or, à quel avenir est-il promis? Obtiendra-t-il un jour ses lettres de noblesse? En ce moment, des mises en garde figurent dans certains ouvrages de référence et billets de blogue. Toutefois, il est utilisé en Europe francophone; fera-t-il son entrée dans les dictionnaires pour autant? C’est à voir. Si cela devait arriver, le langagier aura toujours la possibilité de l’ignorer. Sauf si, un peu comme pour « partager », la pression de l’usage, des clients, des échéances serrées, de l’uniformité, etc., devient si forte qu’il doive un jour se faire violence. Voilà qui serait vraiment pathétique… dans le vrai sens du mot!

Étienne McKenven est réviseur au Groupe Megalexis.


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