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Répondre à la demande d’interprètes pour les réfugiés syriens

En novembre 2015, Isabelle Hemlin, responsable de la Banque interrégionale d’interprètes (BII) pour le réseau de la santé, apprend que le Canada s’apprête à accueillir 1000 réfugiés syriens par semaine d’ici la fin de l’année, dont 80 à 90 % ne s’expriment ni en français ni en anglais. Ils parlent arabe, mais pas le même arabe que les Maghrébins. Or, la BII ne compte pas suffisamment d’interprètes qui parlent syrien pour répondre aux besoins. Il faut donc recruter une soixantaine d’interprètes à la vitesse grand V et mettre rapidement au point une formation condensée. C’est tout un défi sur le plan organisationnel.

Par Anne-Marie Mesa, traductrice agréée

Depuis, le nombre de réfugiés a été revu à la baisse et, heureusement, le calendrier a été modifié, mais les obligations légales demeurent et la présence d’un interprète est requise à chaque étape. Par exemple, à leur arrivée, les Syriens sont transférés au Centre de bienvenue situé près de l’aéroport pour récupérer un manteau, des bottes ainsi que des documents attestant que leurs numéros d’assurance maladie et d’assurance sociale ont bien été demandés. Une directive du ministère de la Santé et des Services sociaux prévoit que dans les 72 heures, ils devront se rendre à l’urgence de l’hôpital Royal-Victoria, rouverte pour l’occasion, afin de voir une infirmière et une travailleuse sociale qui procèderont à une évaluation sommaire de leur état de santé physique et de bien-être (hypertension, diabète, médicaments, qualité du sommeil, etc.). Cette évaluation dure une vingtaine de minutes. Dans les 28 jours, un bilan de santé complet sera effectué par une infirmière et un médecin, qui les examinera, puis  ils rencontreront ensuite un travailleur social. Ces bilans durent une heure chacun et se déroulent sur le territoire de résidence du réfugié. Les questionnaires utilisés sont déjà traduits en arabe, mais tous ces professionnels de la santé ont besoin d’un interprète. Il faut donc en recruter suffisamment pour qu’ils accompagnent les intervenants et les patients partout dans la province.

Cette tâche a été confiée à Isabelle Hemlin, du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, siège de la Banque interrégionale d’interprètes qu’elle a elle-même mise sur pied en 1993. La BII a fourni des interprètes à chaque arrivée de réfugiés, notamment lorsque le Canada a accueilli des Kosovars en 1999, mais cette fois-ci, le défi est immense : « On n’a jamais reçu autant de réfugiés en si peu de temps », déclare celle qui a reçu le prix Mérite OTTIAQ – Joseph-LaRivière1 en 2010 pour sa contribution au domaine de l’interprétation en milieu social.

Madame Hemlin fait alors appel aux facultés de traduction de toute la province pour savoir s’il y a parmi les étudiants des personnes d’origine syrienne ou moyen-orientale qui parlent le syrien ou l’arabe libanais et qui sont disponibles entre 8 h et 21 h. Les interprètes syriens déjà en poste se tournent vers leur propre réseau pour contribuer au recrutement. Évidemment, le ministère de la Justice, celui de la Sécurité civile et l’Agence des services frontaliers du Canada pigent aussi dans le même bassin de professionnels. Puisqu’il n’y a pas tant d’arabophones au Québec qui parlent le syrien, comment s’assurer de recruter des interprètes de qualité?

Un vrai marathon

« Nous avons tout d’abord trié les nombreuses candidatures. La moitié a été rejetée avant l’entrevue. Les candidats retenus étaient ensuite convoqués pour une mise en situation. Parmi ceux-là, nous en avons écarté la moitié pour différentes raisons : manque de neutralité, mécompréhension de leur rôle, connaissance insuffisante du français ou de l’arabe, échec lors la mise en situation », explique Mme Hemlin.

L’équipe chargée du recrutement rencontrait sept candidats par jour. « C’était un vrai marathon », confie Oussayma Canbarieh, interprète d’origine syrienne et ancienne journaliste à Radio-Canada, qui a participé à la mise en situation. Elle jouait le rôle d’une réfugiée qui ne parle pas le français, et Isabelle Hemlin tenait celui de la professionnelle de la santé. Le candidat devait interpréter les propos des deux protagonistes. Mme Canbarieh était chargée d’évaluer la qualité de l’interprétation : fidélité, exactitude, fluidité, débit dans les deux langues et neutralité. Pour juger la neutralité du candidat, Mme Canbarieh lui disait quelque chose en lui demandant de ne pas le traduire. L’objectif était de voir comment il se comporterait dans une situation similaire. Elle avait aussi pour consigne de l’interrompre pour le déstabiliser et de voir comment il réagissait, s’il était capable de rester calme et de maîtriser sa nervosité. Ensuite, si le candidat réussissait la mise en situation, il passait une entrevue classique où il devait décrire ses expériences qui faisaient appel aux qualités attendues d’un interprète, à savoir l’honnêteté, la neutralité, la capacité de respecter la confidentialité et l’éthique. Puis, s’il réussissait l’entrevue, le candidat suivait une formation d’une journée.

Une formation condensée

Nayiri Tavlian, interprète arménienne et chargée de cours à l’Université de Montréal où elle enseigne la communication interculturelle et l’interprétation en milieu social depuis 2007, a condensé ce dernier cours pour en faire une formation d’une journée. Est-ce assez? « Non, répond Mme Tavlian. Mais on est en mesure d’urgence. On n’a tout simplement pas le temps d’attendre qu’ils aient terminé le cours de 45 heures. On a besoin d’eux sur le terrain tout de suite. » La formation porte essentiellement sur la définition et le rôle de l’interprète, sur ses limites, sur l’éthique et sur le contexte particulier de l’interprétation auprès de personnes traumatisées. « On insiste beaucoup sur la fidélité de la traduction, sur la neutralité, la réserve et la confidentialité, indique Mme Tavlian. Je conseille aux interprètes de le dire s’ils n’ont pas compris un mot ou une idée. Certains dialectes peuvent poser problème. Parfois, le mot n’a pas d’équivalent dans l’autre langue. Il ne faut pas hésiter à demander des explications afin de traduire le plus fidèlement possible. » Il est aussi très important de ne pas intervenir à la place du patient dans le but de l’aider, de bien transmettre le message et de prévenir les deux parties que tout ce qui sera exprimé sera traduit. Comme il s’agit d’interprétation consécutive et non simultanée, l’interprète peut fixer le rythme de l’échange. Il peut demander aux deux parties d’exprimer une seule idée à la fois et d’attendre qu’il ait fini d’interpréter avant de continuer. Bien entendu, tous les propos échangés sont confidentiels. « Nous faisons des exercices de mise en situation. L’objectif est de leur faire prendre conscience de leurs obligations, de leurs propres préjugés et de les amener à trouver des façons de résoudre les difficultés. Nous leur suggérons aussi des façons de se préparer pour le cas à interpréter, par exemple en révisant le vocabulaire lorsqu’ils savent qu’ils vont interpréter dans un domaine particulier », explique Mme Tavlian. Elle encourage d’ailleurs ces nouvelles recrues à s’inscrire au cours de 45 heures. « L’éthique, c’est aussi de chercher à améliorer ses compétences », déclare-t-elle.

Cela dit, pour plusieurs des soixante interprètes recrutés, la traduction n’est pas un domaine totalement inconnu. En effet, plusieurs sont déjà traducteurs, interprètes ou étudiants en traduction. Les profils des autres candidats retenus sont variés : médecin, psychologue, professeur, orthophoniste, journaliste, bibliothécaire, etc. Tous sont habitués de passer d’une culture à l’autre.

La formation offerte par Mme Tavlian est complétée par une conférence de deux heures présentée par la psychiatre Cécile Rousseau, directrice de l’Équipe de recherche et d’intervention transculturelle au Centre universitaire de santé McGill. Elle porte sur le contexte culturel et psychologique des réfugiés syriens, les compréhensions interculturelles des expressions de la détresse, le rôle de l’interprète, les façons de soutenir l’expression sans pousser le dévoilement, et la transmission d’informations permanentes. La Dre Rousseau aborde aussi la question des limites personnelles de l’interprète et les façons dont il peut se protéger. Elle explique notamment le concept du traumatisme vicariant2 et encourage les interprètes à ne pas hésiter à prévenir l’équipe soignante et à demander de l’aide si une situation les bouleverse particulièrement.

Un pont entre deux cultures

Bien que brève, la formation est aidante, d’après les interprètes formés. Madame Manar Alfarra, qui était médecin en Syrie, est interprète depuis quelques mois. Elle se considère comme un pont entre deux cultures. « L’important, c’est de traduire l’idée, pas uniquement les mots exacts, ou de poser la question autrement afin de ne pas créer une situation embarrassante. Il est par exemple inutile de demander à une femme célibataire de 68 ans qui n’a jamais été mariée si elle a des enfants et si elle est sexuellement active dans le but de dépister des infections transmissibles sexuellement. Chez nous, on ne doit pas avoir d’enfants hors mariage. Si je traduis ces questions, elle va être offensée, se fermer, et elle ne répondra pas, alors j’explique la situation à l’intervenante. »


Selon les interprètes interrogés, les intervenants sont très ouverts à leurs explications, voire à leurs suggestions sur les façons d’aborder les questions autrement. « Des fois, on ajoute des choses avec l’autorisation de l’intervenant », explique Mme Alfarra. Par exemple, lors de l’évaluation psychosociale, la travailleuse sociale demande aux réfugiés de préciser leurs besoins matériels. Or, les Syriens sont des gens discrets, qui ne parlent pas de leurs problèmes. Leur dignité les empêche de demander de l’aide. « Si je traduis directement la question, ils seront très gênés et ils répondront que tout va bien. Si je n’explique pas ce trait culturel à l’intervenante, elle conclura effectivement que tout va bien alors que ce n’est pas le cas. Dans ces circonstances, je dis aux réfugiés qu’il existe des ressources destinées aux démunis, qu’au Québec, il n’y a pas de honte à demander, qu’il y a des banques alimentaires exprès pour les gens qui n’ont pas les moyens, etc., et ensuite je leur demande quels sont leurs besoins. »

Est-il toujours souhaitable d’ajouter des explications culturelles? Nayiri Tavlian nuance : « L’ajout est laissé à la discrétion de l’interprète. Il faut se rappeler que ce dernier n’est pas un médiateur culturel. Contrairement au médiateur, l’interprète n’a pas la responsabilité de trouver un terrain d’entente entre les deux parties. De plus, il doit s’assurer d’avoir bien compris l’élément culturel avant de se prononcer, et si ajout il y a, il doit être clair, concis et apporter une explication qui concerne la situation. » Mme Tavlian donne l’exemple d’une intervenante qui voulait serrer la main d’un homme musulman très pratiquant : « En Syrie, un homme ne serre pas la main d’une femme, c’est une question de respect. Si l’intervenante insiste, l’interprète peut expliquer ce trait culturel. » L’idée, c’est de clarifier une situation ou simplement de dénouer une tension afin qu’une bonne relation puisse s’établir.

La distance émotionnelle

« Il faut inspirer confiance aux deux parties », explique Madame Rowaida Alouzen, interprète d’origine syrienne, titulaire d’un baccalauréat en intervention en milieu pluriethnique et en études arabes et professeure de français. « On doit aussi rester neutre face à leur souffrance. On partage la culture des réfugiés, on sait d’où ils viennent, mais on ne doit pas montrer nos sentiments. C’est un travail difficile, mais intéressant et profondément humain », confie-t-elle. Plusieurs réfugiés sont traumatisés. Ils ont vécu la guerre, leurs proches sont encore en Syrie et même s’ils sont heureux d’être ici et très reconnaissants envers le Canada pour son accueil, ils n’ont pas choisi de partir, contrairement aux immigrants. En conséquence, les interprètes entendent toutes sortes d’histoires tristes et sont témoins de l’angoisse de ces nouveaux arrivants. Malgré tout, ils doivent garder une distance émotionnelle.

Pour le moment, aucun n’a demandé de soutien psychologique. La Dre Rousseau leur a donné des outils, des stratégies et des moyens de se protéger et de prendre soin de leur santé mentale. En cas de problèmes, ils ont une liste d’adresses et de ressources et peuvent compter sur Mme Hemlin, qui, forte de son expérience de 23 ans à la tête de la Banque d’interprètes, répond elle-même à leurs questions.

Un défi organisationnel

Le soutien psychologique à offrir aux interprètes n’est qu’une facette de l’organisation des services. La BII est confrontée à de nombreux défis organisationnels. « On est encore en train d’essayer de s’organiser », explique Isabelle Hemlin. Les chiffres sur les arrivées des réfugiés fluctuent constamment. Tout le monde doit s’adapter au fur et à mesure. Montréal reçoit environ 40 % des vols arrivant au Canada, mais l’évaluation de la santé se fait dans la ville de destination finale, qui n’est pas forcément au Québec. « On sait combien vont rester dans la province environ 11 heures avant leur arrivée, mais on doit réserver les interprètes avant cela pour s’assurer qu’ils sont présents au Centre de bienvenue au cas où il y aurait un problème médical ou psychologique, puis les réserver pour les bilans de santé qui sont prévus dans les trois jours qui suivent. Si le vol est annulé, il faut annuler les rendez-vous au Royal-Victoria et aussi les interprètes. Or, les avions arrivent de façon décousue, et les retards sont fréquents. » Les interprètes pigistes sont affectés à des quarts de travail d’une durée allant de trois à six heures... que Mme Hemlin doit modifier chaque fois que le vol est retardé ou reporté. Ils ne savent jamais s’ils vont réellement travailler. Même s’ils sont payés en cas d’annulation, c’est une situation frustrante. « Ils veulent aider et ils ne travaillent pas autant d’heures qu’ils le souhaiteraient », déplore Mme Hemlin, mais heureusement, les interprètes font preuve d’une grande souplesse.

Le défi que pose l’accueil des réfugiés syriens se traduit en somme pour Mme Hemlin par le maintien de la qualité malgré la présence d’un bon nombre de débutants dans son équipe d’interprètes, et par la nécessité de jongler avec des horaires de vols et de travail hautement fluctuants. Un défi de taille aux multiples facettes, qui demande une bonne capacité d’adaptation de la part de tous les acteurs concernés.

1. Ce prix vise à souligner des réalisations hors du commun ou des efforts échelonnés sur toute une carrière dans le domaine des professions langagières.

2. Changements profonds subis par le ou la thérapeute, l’intervenant qui établit des rapports d’empathie avec les survivantes ou les survivants de traumatismes et est exposé à leurs expériences. SAAKVITNE, K. W. et L. A. PEARLMAN, (1996). Transforming the Pain: A Workbook on Vicarious Traumatization for Helping Professionals who Work with Traumatized Client, New York, Norton & Company Inc., 120 p.


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