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Concours de nouvelles Micheline-Simard 2015

Le nom de la gagnante du Concours de nouvelles Micheline-Simard 2015 a été annoncé au cocktail du Nouvel An de l’OTTIAQ, le 21 janvier dernier. Il s’agit de Sylvie Charbonneau, traductrice agréée. Après avoir enseigné les mathématiques au collégial pendant plus de quinze ans, Mme Charbonneau a travaillé dans l’édition de manuels scolaires à l’intention d’élèves des programmes techniques. Titulaire d’une maîtrise en traduction professionnelle depuis 2009, elle fait de la révision et de la traduction à la pige, particulièrement en sciences et en éducation. Voici le texte de sa nouvelle.

Rencontres

François était content. Traducteur depuis peu de temps, il adorait sa profession. Il était venu à la traduction après avoir consacré ses études à sa première grande passion : la physique. Il s’était ensuite tourné vers l’enseignement, se promettant d’initier ses élèves à la physique moderne, déroutante et fascinante, de leur recommander de lire Le cantique des quantiques et de les amener à s’interroger sur l’existence même de la matière. Cependant, il s’était retrouvé cantonné dans un programme dicté par le Ministère, tentant vainement d’atteindre un seul but durant l’année scolaire : rendre ses élèves curieux de tout. Car la curiosité, estimait-il, est l’étincelle qui allume l’intelligence. Il s’était vite rendu compte qu’il lui manquait une autorité naturelle, que n’arrivait pas à compenser son enthousiasme débordant. S’étant épuisé à « gérer » ses classes, il avait décidé de reprendre des études, en traduction. Aujourd’hui traducteur agréé, dans la jeune trentaine, il se spécialisait en traduction technique. En plus de mettre à profit sa formation scientifique, son nouveau métier lui avait fait découvrir une disposition naturelle pour l’écriture, insoupçonnée jusque là.

François était content. Mais pas heureux. Il vivait seul et en souffrait. En dehors de son travail à la pige, sorti de la mécanique quantique, il était totalement démuni. Timide et maladroit, il ne fréquentait personne. Les filles, en particulier, le terrorisaient. Plus jeune, comme il avait peur des chiens, il avait réclamé un chiot à ses parents. « Mais tu n’aimes pas les chiens! Tu as peur des chiens! », s’étaient-ils écriés. Justement, il n’aurait pas eu peur du sien. Le prendre tout petit, le connaître, l’apprivoiser, cela aurait été merveilleux. Il avait voulu un chiot pour maîtriser sa peur des chiens adultes. Mais comment faire pour les filles?

Un soir que le désir avait anesthésié sa peur, François s’était décidé à agir. Il avait envoyé une annonce à la section Rencontres d’un journal. Il avait rédigé un message honnête, concis et direct : « Jeune traducteur aimerait rencontrer jeune fille. Ne promet rien. » Sitôt l’annonce payée, il avait regretté sa décision. Au cours de la semaine suivante, il avait vécu dans la peur d’un appel. Il ne voulait plus rencontrer de fille, surtout ainsi. C’était une idée idiote. Au-dessus de ses forces. Mieux valait laisser faire le hasard, qui fait si bien les choses. Un jour, peut-être, il serait hospitalisé dans une chambre à deux lits et sa compagne de chambre serait exactement son genre… Avec le temps, il s’était rassuré : personne n’appelait. Tant mieux. Il se félicitait de son honnêteté. C’était évident, à la fin : les annonces de Rencontres s’adressaient aux gens qui rêvaient d’une aventure. Lui n’avait rien d’idyllique à offrir. Pas de promenades en forêt, de bons vins ni de couchers de soleil. Au bout d’un mois, son annonce ne paraissait plus. Personne n’y avait répondu. Rasséréné d’avoir au moins tenté un geste, François avait repris sa vie tranquille.
Pendant quelques semaines.

Un samedi matin, le téléphone sonne. François décroche. Une voix douce hésite :
– Mon nom est Hélène, j’ai vu votre annonce. Je me décide enfin à vous appeler. Vous aimez les mets italiens?
Il est muet de stupeur. Elle répète :
– Vous aimez le spaghetti?
Elle a dit « le », alors c’est du spaghetti québécois, pas italien!
– Oui, s’entend-il répondre.
– Alors, si vous le voulez, je vous invite chez moi, ce soir.
– Oui, je le veux.
Doux Jésus, vient-il d’accepter de l’épouser? S’il avait mal compris sa question? Elle lui donne l’adresse.
– À ce soir, dix-neuf heures.
– D’accord.
Quoi? Chez elle? Qu’est-ce qu’il lui prend? Quelle erreur! Autant passer la semaine chez le dentiste! Il voit déjà le cauchemar de cette soirée. Elle le trouvera inintéressant, mais sera courtoise. Il verra bien qu’il ne lui plaît pas, mais devra terminer son repas. Ou alors il devinera tout de suite qu’elle ne lui convient pas, mais aura peur de la blesser. Il voudrait la rappeler au plus vite, tout annuler. Mais il ne peut pas se défiler, il a promis. Qui sait s’il n’est pas déjà fiancé. Qu’est-ce qu’il apportera? Du vin? Des fleurs? Le vin rouge accompagnerait bien le repas, mais va-t-elle se sentir obligée de l’ouvrir? Et si elle ne supportait pas l’alcool? Mieux vaudraient les fleurs. Non, les fleurs sont conseillées quand on se connaît déjà. Il apportera du vin. Lui-même en aura bien besoin.
Dix-neuf heures. Vu du vestibule où il se trouve, l’appartement paraît accueillant, singulièrement meublé. Deux consoles de jeux, des casse-tête, plusieurs disques audionumériques éparpillés.
– J’offre un service de garde en milieu familial, le rassure-t-elle. Des jeunes, après l’école. Ils arrivent vers trois heures trente et je veille sur eux jusqu’à l’heure du souper.
Ses yeux sont pétillants. Elle est jeune, charmante et lui paraît familière. Comme s’il l’avait connue quand elle était enfant.
– Ce boulot me permet de gagner des sous; j’achève mes études.
Il faut lui parler, il faut s’informer de ses études, il faut maintenir la conversation.
– Et vous étudiez…?
– Le grec ancien.
Pas trop mal. Des points communs potentiels. Se vantera-t-il d’aimer les langues, lui aussi, ou de connaître toutes les lettres grecques? Lui avouera-t-il que sa préférée est le Ksi qui ressemble à un tire-bouchon? Il note d’y faire allusion au moment d’ouvrir le vin. Toujours planté là, adossé au mur, on l’imaginerait devant un peloton d’exécution.
– Alors?
Elle a parlé et il n’écoutait pas. Elle s’approche pour prendre son imperméable. Elle sourit. Quand elle sourit, on dirait qu’elle vous pardonne. Même si vous n’avez rien fait.
Elle l’a remercié, a ouvert le vin et l’a versé dans des verres sans pied. Il a oublié de parler de Ksi. Ils passent à table, mangent les pâtes et boivent le vin. Elle prend une gorgée. Il la regarde faire. Elle en prend une autre. Il a l’air songeur.
– À quoi pensez-vous, François?
Répondre par un commentaire gentil ou humoristique. Ne pas dire la vérité. Ne pas tout gâcher. Oh, et puis tant pis, autant y aller directement et en finir là.
– Pour vous répondre franchement, je me disais qu’au début, dans votre verre empli de vin, le centre de gravité devait se trouver au centre du verre. À mesure que vous buvez, le centre de gravité descend doucement. Pourtant, à la fin, quand votre verre sera vide, le centre de gravité sera revenu au milieu. Je réfléchissais au moyen d’évaluer le moment exact où il commençait à remonter. Voilà.
Long silence. Elle ne s’est pas étouffée. Il s’enhardit :
– Excusez-moi. Quand je suis bien, je laisse mon esprit vagabonder et sans m’en rendre compte, je m’égare dans des détails techniques. Excusez-moi.
Elle observe attentivement son verre de vin. Puis François. Elle lui adresse un nouveau sourire, engageant et intelligent. Elle lui offre encore du vin et enchaîne :
– Vous êtes gaucher. Comment est-ce, la vie d’un gaucher?
– Comparativement à la vie d’un droitier ou à la mort d’un gaucher?
Elle éclate de rire. Lui aussi. Ils ne reparleront pas de gauchers ni de grec ancien. Ils discuteront de son dessert, une mousse à l’orange qu’elle a ratée. Il lui expliquera les raisons physiques pour lesquelles la compote se répand désespérément dans les assiettes, ce qui la consolera presque. Ils causeront de tout et de rien, lui, de ses nouveaux contrats, elle, de ses études et des enfants. Ils passeront du « vous » au « tu », partageront leurs angoisses et leurs espoirs.
Quand François repense à cette première rencontre, c’est toujours la douceur de l’atmosphère et la musique de Miles Davis qui lui reviennent. Comme lorsqu’un seul électron s’arrache à l’orbite de son atome et rencontre un photon pour créer la lumière, la venue d’Hélène dans sa vie avait été un événement extraordinaire. Comment deux êtres pouvaient-ils être si parfaitement complémentaires? Hélène était tout ce que François cherchait : à la fois sa sœur, sa femme, sa blonde, son élève, son professeur, sa complice, sa cathode, son aimant, sa mise à la terre. Leur relation était faite d’estime mutuelle et d’admiration réciproque.

François était très content. Pas encore pleinement heureux. Hélène, bien qu’ils filent ensemble le parfait bonheur depuis bientôt trois ans, scrutait toujours les annonces de Rencontres. « Pour le plaisir », disait-elle. Au début, François s’en amusait. Il avait décelé chez Hélène un intérêt sociologique pour ce type de rubriques. Avec le temps toutefois, le passe-temps d’Hélène l’agaçait, lui causait un sentiment bizarre, disait-il. L’impression qu’elle cherchait toujours. Qu’elle se tenait disponible. En fait, cela l’angoissait énormément. Alors, il l’avait priée de ne plus consulter les annonces. Elle s’était fâchée. Elle lui avait rappelé qu’ils ne s’étaient jamais rien promis. Il n’avait pas le droit de contrôler ses lectures.
– C’est simplement une habitude, qui me plaît, c’est tout!
Il avait haussé les épaules et rongé son frein. Plus tard, il acceptait ses torts. Elle avait raison, elle ne faisait rien de mal. C’était l’automne dernier.

* * *

En ce samedi matin d’hiver, Hélène a encore ouvert le journal à la rubrique Rencontres. Dehors le ciel est d’un bleu profond. La journée sera froide. Le long de la gouttière tremblent des centaines de glaçons, minuscules sculptures hyalines dans la lumière hivernale. Les yeux d’Hélène parcourent les dizaines de petits casiers où se compriment les espoirs des cœurs esseulés. Soudain, elle arrête sa lecture. Elle dépose sa tasse de café. La tasse vibre légèrement dans la soucoupe. François a le dos tourné. Il perçoit un changement infinitésimal dans le climat. Il a un pincement au cœur. Il ne veut pas se retourner. Il se concentre sur le déshabillage de son œuf mollet. Il sent qu’elle le regarde. Il pressent les larmes dans ses yeux. Il va vers la table. Elle se tait. Il peut voir que très délicatement, elle a encerclé une des annonces et noté un mot dans la marge. Elle se lève. Elle quitte la pièce, laissant le journal ouvert. Il faudra qu’il lise les lettres qui dansent contre l’encadré. Il hésite. Maintenant, il a peur. Il ne peut pas s’approcher du journal. D’où il est, il peut voir qu’elle a entouré son annonce à lui, celle qui disait : « Chère Hélène, je suis en promotion cette semaine; voudrais-tu un enfant d’un gaucher? »


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