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Larvatus prodeo – la traduction masquée d’Allan Bloom

Celui qui deviendra dans les années 1990 le chantre de l’élitisme et du conservatisme en éducation, Allan Bloom, avait auparavant traduit Platon et Jean-Jacques Rousseau en anglais. Ses traductions littérales, souvent critiquées pour leurs inexactitudes, méritent toutefois un regard neuf pour en comprendre les motivations politiques et philosophiques.

Par René Lemieux

Voilà peut-être la première chose enseignée en traduction : ne pas traduire mot à mot. Ce qu’il faudrait traduire, c’est le sens ou le message du discours et non pas ses unités discrètes. De manière parfois anachronique, on rapporte ce jugement qui tombe sous le sens à toute l’histoire de la pensée traductologique, de Cicéron à Schleiermacher en passant par saint Jérôme ou Martin Luther. Il serait tout à fait étonnant aujourd’hui de concevoir un traducteur qui s’enorgueillirait de traduire littéralement un texte ancien. C’est pourtant ce que propose Allan Bloom, ancien professeur de philosophie à l’Université de Chicago décédé en 1992. Il traduira deux œuvres majeures de la philosophie politique, La République de Platon et L’Émile ou De l’éducation de Jean-Jacques Rousseau. C’est toutefois pour son livre The Closing of the American Mind (traduit en français par Paul Alexandre sous le titre L’âme désarmée1) qu’il deviendra connu du grand public américain. Best-seller du New York Times pendant quatre mois en 1987 et vendu à près d’un demi-million d’exemplaires, le livre déclenchera aux États-Unis les culture wars, un débat intellectuel qui oppose d’un côté les partisans d’une éducation libérale plus traditionaliste et, de l’autre, les nouvelles études critiques (féministes, queer, postcoloniales, etc.) dont la cible était le canon littéraire enseigné dans les universités (les fameux « dead white European males »).

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Le héraut du néo-conservatisme américain, le marionnettiste de la guerre en Irak

À première vue, rien ne semble rapprocher Allan Bloom du Parti républicain des États-Unis. Professeur de philosophie élitiste et snob s’entichant des grandes boutiques de Paris, homosexuel athée et fumeur impénitent (jusqu’à cinq paquets de cigarettes par jour), sa vie et sa mort (il meurt du sida) sont entourées d’une aura particulièrement riche de rumeurs et de ragots2. Il sera même portraituré dans une pseudo-biographie sous la forme d’un roman à clef écrit par son collègue et ami Saul Bellow3. Bloom reviendra à l’avant-scène des débats politiques américains dix ans après sa mort lors de la guerre américaine en Irak aux lendemains du 11 septembre 2001. À l’époque, on découvre que Paul Wolfowitz, le secrétaire adjoint à la défense (2001-2005) de l’administration Bush fils, est un ancien étudiant de Bloom et fait partie des héritiers intellectuels de Leo Strauss (1899-1973), professeur de philosophie de Chicago, juif allemand ayant quitté son pays peu avant la prise du pouvoir par Hitler. Tout un réseau intellectuel d’anciens étudiants de Strauss et de son héritier Bloom, appelés « straussiens », devient repérable dans le courant de pensée appelé « néo-conservatisme » jusque dans les officines du pouvoir de la Maison-Blanche4.

Rien d’étonnant, mis à part que Strauss est reconnu en philosophie politique pour un livre assez polémique intitulé La persécution et l’art d’écrire dans lequel l’auteur soutient qu’il existait jusqu’à récemment un art d’écrire, à l’image d’un code secret, connu des seuls véritables philosophes et destiné à les protéger de la censure des autorités politiques5. Cet enseignement « ésotérique » des philosophes n’est réservé qu’à un petit nombre de lecteurs élus, les « étudiants sérieux », ceux qui arriveront à lire « entre les lignes ». Étonnamment, cette interprétation de l’histoire de la philosophie informera la traduction d’Allan Bloom.

Deux hypothèses pour comprendre la traduction de Bloom

La première hypothèse pourrait se formuler selon l’adage bien connu « traduire, c’est trahir ». Elle est celle retenue par les détracteurs du straussisme qui voient le groupe d’universitaires comme un mouvement intellectuel visant à saper les bases démocratiques des États-Unis au profit d’un État inégalitaire, militariste et autocratique. Cette hypothèse s’appuie sur l’interprétation que font Strauss et Bloom du « noble mensonge » de La République de Platon. Dans l’œuvre platonicienne, un mythe est raconté par Socrate qui énonce que la société idéale pourra être conçue lorsqu’un mythe définira hiérarchiquement les places de chacun en société (la classe philosophique à la gouverne, la classe militaire au milieu pour la protéger et le peuple vulgaire tout en bas de l’échelle). Était-ce là le véritable projet politique de Platon, ou bien faut-il voir dans l’annonce de ce projet comme mythe le signe que, au contraire, il est en train de dire que ce mythe ne peut être qu’une fiction? Le doute sur l’interprétation straussienne, qui soutient que Platon ne croyait pas réellement ce qu’il énonçait, se redouble en doute pour l’interprétation de Strauss : est-il lui-même en train de mentir lorsqu’il dit que Platon est en train de mentir? Et la traduction de Bloom participe-t-elle de ce « noble mensonge » en perpétuant cette interprétation? Selon cette hypothèse, il faudrait se méfier de la traduction de Bloom qui pourrait dire, comme l’exprime la devise latine de René Descartes, « j’avance masqué » (larvatus prodeo).

Une seconde hypothèse sur la traduction pourrait être évoquée. Dans la préface à sa traduction de La République, Bloom affirme qu’il traduira littéralement. La traduction littérale de Bloom doit toutefois s’entendre comme un souci pour certains mots qui traversent le contexte de leur énonciation pour se rendre jusqu’à nous6. Pour Bloom, et avant lui, Strauss, les grands philosophes dialoguent entre eux car ils tentent de répondre à des « questions éternelles ». Ces mots dont on doit prendre soin nécessitent d’être repérés et transmis dans la langue, même si, de prime abord, dans la phrase, l’usage du mot ne semble pas correspondre à la logique du discours. La raison est qu’il faut toujours garder en tête que le texte philosophique à traduire est potentiellement écrit de manière ésotérique, et le traducteur ne fait peut-être pas partie des élus à qui il est destiné. La traduction devient un acte pédagogique : il s’agit de transmettre un savoir pour ceux qui, à la lecture du texte traduit, seront appelés à devenir les philosophes de l’avenir, ceux qui continueront la chaîne ininterrompue du questionnement multimillénaire des questions éternelles. Cela requiert aussi une modestie : le traducteur est peut-être l’intermédiaire essentiel à la transmission du texte, mais il n’en est plus son destinataire.

Le propos de Bloom sur la traduction a souvent été jugé naïf; il n’en demeure pas moins pertinent pour questionner nos propres limites en tant que traducteurs. Bloom inverse, sous la figure de la modestie, le « bon sens » sur le traducteur, selon lequel il devrait être le meilleur lecteur de l’œuvre original. Au contraire, les traducteurs deviennent selon Bloom de véritables passeurs, parfois imparfaits, mais qui désirent donner la possibilité aux prochaines générations de rechercher à leur tour les questions éternelles. Il nous dit en quelque sorte : ne cherche pas d’abord à tout comprendre, fait plutôt en sorte de perpétuer, par ta traduction, les conditions de possibilité de la compréhension pour les lecteurs à venir7.

1. Allan Bloom, L’âme désarmée : essai sur le déclin de la culture générale, trad. Paul Alexandre, Montréal, Guérin, 1987. La référence complète du livre original est The Closing of the American Mind. How Higher Education Has Failed Democracy and Impoverished the Souls of Today’s Students, Simon & Schuster, 1987.

2. On pourra trouver de nombreux exemples dans Anne Norton, Leo Strauss et la politique de l’empire américain, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Denoël, 2006.

3. Ravelstein, trad. Rémy Lambrechts, Paris, Gallimard, 2004.

4. Voir notamment « Philosophers and kings », The Economist, 19 juin 2003.

5. Leo Strauss, La persécution et l’art d’écrire, trad. Olivier Sedeyn, Paris, Éditions de l’Éclat, 2003.

6. Sur cette question, on peut entendre Bloom en entrevue avec Richard D. Heffner à l’émission Open Mind après la publication de L’âme désarmé, le 7 juin 1987.

7. Sur le problème de la traduction chez Bloom et plus généralement du « textualisme » straussien, je me permets de renvoyer à un article co-écrit avec un collègue en science politique, Simon Labrecque, premier texte d’une série sur les rapports entre la transmission des textes et l’interprétation en histoire des idées politiques : « La fronde et la crosse. Aspects cynégétiques du débat entre “textualisme” et “contextualisme” en histoire des idées », Le Cygne noir : revue d’exploration sémiotique, no 3, printemps 2015.

Politologue de formation, René Lemieux est docteur en sémiologie de l’UQAM et enseigne la traduction des sciences humaines et sociales et l’histoire de la traduction à l’Université Concordia.


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