Imprimer
Partage :

Hasards heureux

Par Eve Renaud, traductrice agréée

Plan : Tante Henriette, vieilles lectures, vieux copain, vieux client, vieille cathédrale, roman récent, vieux numéro, bœufs. (Aucune allusion à Fragonard1.)

Toujours désireuse de faire moderne, Tante Henriette nous a initiées, ma sœur et moi, à diverses séries romanesques et magazines jeunesse. Elle faisait ses emplettes de Noël dans des grands magasins où l’on pouvait se procurer un peu de matière littéraire en sous-sol, et demandait aux vendeurs ce qui intéressait « les jeunes ». Et hop, nous étions parties pour Peyton Place, Jalna, Salut les copains. Avec une petite décennie de retard par rapport à la date de publication originale, tiens-je coquettement à mentionner. L’intrigue de la longue saga des Jalna2 ne m’a laissé qu’un vague souvenir, mais je n’ai jamais oublié que l’auteure disait, à propos d’un des personnages, nommé Archer, qu’il avait la curieuse manie de répéter un mot nouveau pendant des semaines comme s’il s’en gargarisait. J’ai appris le mot « gargariser », et je m’identifie encore à Archer et à sa passion des mots nouveaux.

Voici vingt ans… trente ans, dites-vous? Il y a sûrement des sanctions prévues pour ces excès de vitesse temporelle? Bref, séduite par les descriptions d’un catalogue de « beaux livres », j’ai un jour manifesté mon intérêt pour un ouvrage sur les vitraux de la cathédrale de Chartres3, que mon ami, dubitatif, m’a tout de même généreusement offert. Je me suis bravement colletée avec les descriptions hautement techniques de la moindre description de marge de rose de baie de panneau de vitrail (j’oublie certainement une ou deux subdivisions). De cette lecture savante, j’ai tout de même retenu un mot : boustrophédon. Il ne m’a jamais plus quittée et je m’en gargarise.

Un jour, un client torontois en visite à Québec me propose une rencontre au resto. Comme nous ne nous étions jamais vus, je lui ai annoncé que j’avais les cheveux en trois couleurs et des lunettes rouges. De l’hôtel au resto, le client est passé par les stands de Plein Art et a trouvé une sorte de poupée à la chevelure multicolore, dotée de lunettes rouges. Comme il me demandait de la baptiser, j’ai proposé Boustrophédon, avec explication.

L’an dernier, j’ai suivi un cours d’art médiéval. À un moment, il a été question de vitraux et de Chartres et j’ai senti venir l’extase. J’ai lâché mon stylo, retenu ma respiration, tenté de ne pas avoir l’air trop mafia des mères de famille4 et réussi à ne pas tomber de ma chaise quand le professeur a dit que tel vitrail se lisait en boustrophédon.

Je me suis ouverte de ces émois à l’ami qui, jadis, m’a offert le livre. Sa réponse : « Je viens de terminer un roman dont le personnage principal tondait son gazon en boustrophédon. » Ce roman, c’est Un homme effacé, d’Alexandre Postel, dans lequel on peut lire, à la page 201 : « North, égal à lui-même, imprimait à sa tondeuse la trajectoire régulière du boustrophédon...» Je n’aimerai pas ce personnage, moi qui impose à ma tondeuse une trajectoire différente chaque semaine, y compris les cercles concentriques, mais je lirai tout de même le roman. Un type qui balance du boustrophédon et qui ramasse le Goncourt du premier roman vaut certainement d’être lu.

Mais qu’est-ce que c’est que ce boustrophédon? Si vous vous posez la question, je serai un peu déçue. Entre la lecture des Vitraux légendaires de Chartres et mon cours d’histoire de l’art, en effet, je l’ai retrouvé dans le numéro 89 de Circuit. Didier Lafond nous y entretenait des tentatives faites pour percer le mystère des tablettes de l’île de Pâques. À mi-chemin de son article [quand on le lit de gauche à droite], on voit : « Cette méthode de lecture est connue sous l’appellation “boustrophédon à revers” ».

Voici ce qu’en dit le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) : « Boustrophedon, transcription du gr. βουστροφηδόν (de βοΰς “bœuf” et στροφάς, άδος “qui se meut en tournant”) adv., littéralement “en tournant d’une ligne à l’autre, comme les bœufs d’un sillon à un autre” i.e. “en écrivant alternativement de gauche à droite, puis de droite à gauche” mode d’écriture usité dans des inscriptions grecques anciennes (Euphorion dans Liddell-Scott). »

Cela dit, il m’arrive, quand je suis très fatiguée, de relire mes textes en boustrophédon, histoire de ne pas deviner les mots plus que je les lis et de ne pas rater les fautes. J’obtiens un effet bœuf.

photo note contrenote
Photo : Eve Renaud

1. Les Hasards heureux de l’escarpolette, scène galante du peintre Jean Honoré Fragonard. C’est le Robert Collins qui propose « hasards heureux » pour traduire serendipity. Je préfère ce dernier!

2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mazo_De_la_Roche.

3. Deremble, Jean-Paul et Colette Manhes (1988). Les vitraux légendaires de Chartres, Desclée de Brouwer, 192 pages.

4. Nom cruel donné par mes camarades de classe à cette dizaine de dames qui, à l’époque du bac en traduction, se regroupaient tout en avant des salles et opinaient simultanément du bonnet pour marquer leur accord avec les professeurs. Je sais qu’un peu plus tard, la formule « Les épanouies » a été utilisée dans le même sens. Maintenant, myopie oblige, je m’installe à la troisième rangée, et mes efforts pour ne pas opiner du bonnet quand je reconnais une cathédrale ou un musée me font rater 15 p. 100 des cours.

 


Partage :