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La reine de la virgule…

… ou comment les réviseurs enseigneraient le français rationnellement à l’école

Par Hugues Chicoine, traducteur agréé, avec les conseils de Karin Montin, Certified Translator

between you and meNorris, Mary. Between You and Me, W. W. Norton & Company, 240 pages, avril 2015, ISBN : 978-0-393-24018-4

Le dernier ouvrage de Mary Norris, qui se présente sous jaquette jaune canari, explique que l’auteure n’est pas devenue la reine de la virgule par vocation. Elle a voulu travailler au New Yorker, conquise par l’odeur poussiéreuse des livres et documents dans les archives du journal au cours de son entrevue d’emploi. Son travail : approuver les pages (page OK’er), poste qui n’existerait qu’au New Yorker où Norris a passé trente-cinq ans. Puis elle sera éditrice (editor) ou réviseure. Dans la hiérarchie des déesses de la prose, je suis tout en bas de l’échelle, d’écrire Mary Norris, mais que d’expertise cumulée je voudrais laisser en héritage.

On ne s’étendra pas ici sur les détails du travail qui consiste à réviser chaque page publiée, ni même sur l’importance que prennent dans ce cas la ponctuation, la grammaire, les langues étrangères et la littérature (p. 12). L’orthographe, c’est pour les hurluberlus (weirdos, p. 15) comme Norris et nous, les traducteurs. La question est la suivante : pourquoi vouloir maîtriser l’orthographe quand tout cela est consigné et immédiatement disponible en ligne, peut-être mieux encore que dans le dictionnaire. Sauf que plus précisément, le correcteur électronique ne remplacera jamais les réviseurs, que ceux-ci desservent la révision éditoriale ou traductionnelle, parce l’outil lui-même est cognitivement limité aux seuls mots; l’outil ne sait rien ni ne comprend rien au contexte des mots — sauf par occurrences statistiques interposées.

C’est ainsi qu’indirectement, Mary Norris parvient à montrer à ses hurluberlus de lecteurs que The New Yorker fait un usage hiérarchique de trois dictionnaires : le Merriam-Webster’s Collegiate Dictionary (11e édition, parue en 2003), le Webster’s New International (Unabridged), Second Edition (1re édition parue en 1934, 3 194 pages), et le Random House Unabridged Dictionary, 2e édition parue en 1987 et comportant des noms propres en quantité. (p. 28)

Curieuse de la ferveur que l’on entretenait au New Yorker envers les dictionnaires Webster’s, Norris s’est intéressée au personnage que fut Noah Webster. Elle fut servie. Dans ses premiers ouvrages d’orthographe, Webster aimait citer trois lignes attribuées à Cicéron (c’était plutôt Horace dans Ars Poetica) et dont les derniers mots de lisaient « ius et norma loquendi » (du bon usage de la langue). Mais il n’était pas nécessaire d’aller aussi loin dans l’histoire pour rencontrer les grands noms qui ont accompagné l’entreprise de ce Webster, avocat à la carrière peu enthousiaste malgré son doctorat.

À la demande expresse de George Washington, Webster devient, en 1793, le premier éditeur du premier quotidien new yorkais, l’American Minerva. Il se retire plus tard au Connecticut où il commence à compiler un dictionnaire américain — le premier. C’est alors que Benjamin Franklin se met en tête d’encourager Webster à mener une réforme de l’orthographe de l’anglais américain (p. 24), surtout pour le démarquer de l’anglais britannique. Il faut dire aussi que l’école américaine n’était pas encore très implantée et on était aux prises avec un anglais oral qui puisait dans des racines étrangères les unes aux autres (britanniques, amérindiennes, hollandaises, françaises, etc.). C’est ainsi qu’à l’âge de 70 ans, Noah Webster publie un ouvrage intitulé An American Dictionary of the English Language (1828) qui compte 70 000 entrées. Dès lors, l’anglais américain substitue jail à gaolcolor et flavor à colour et flavourdefense et offense à defence et offence, theater et center à theatre et centre (p. 25-26), etc.

Cette première œuvre fut révisée et publiée en un seul volume en 1847, soit quatre ans après le décès de Webster — remplacé par Chauncey Goodrich, professeur à Yale, grâce à l’initiative de George et Charles Merriam qui avaient entre-temps acheté les droits de propriété intellectuelle (p. 28) afin de poursuivre l’œuvre — et huit ans seulement après l’instauration de la première école normale en 1839 à Lexington, dans l’État du Massachusetts, ce qui explique peut-être en partie la multiplication des éditions dans le marché de l’éducation des années subséquentes.

Matière à réflexion

De retour au travail de révision éditoriale — ou de révision de traduction (plus intéressant encore du point de vue traductionnel quand on sait que l’auteur aura à relire et commenter ou approuver). Norris revient souvent sur les changements qu’elle pourrait ou devrait apporter à la copie originale, et pas seulement la ponctuation. Cela entraîne des réflexions parfois poussées, mais ce n’est jamais imputable à un défaut de compréhension de l’original comme c’est trop souvent le cas en traduction.

À la défense des auteurs, systématiquement, Norris estime que les bons auteurs ont de bonnes raisons pour faire les choses comme ils les font, et si l’on est tenté de remuer certains éléments de leur travail en neutralisant un usage ou un accent un peu excentrique, ou en précisant quelque chose que l’auteur entendait laisser dans l’obscurité, ce genre d’« aide » se révèle être inutile. (p. 36)

En révision, éditoriale ou traductionnelle, il est important de demeurer à l’intérieur de sa province, à savoir, oui, appliquer certaines règles ou normes d’usage, mais aussi souvent, sinon plus, exercer la retenue nécessaire et permettre des exceptions; ces décisions sont fréquemment l’objet d’interprétation (p. 38). Là où il faut toujours s’astreindre à la discrétion, c’est lorsque l’on croit détecter une faute d’orthographe, et Norris donne l’exemple suivant en contexte dans un article scientifique où elle aurait aimé, sans trop réfléchir, d’instinct, changer new pour few dans l’expression which are few, and far between :

  « […] and thought I might have spotted an error. “But rock columns are generalized; they are atremble with hiatuses; and they depend in large part on well borings, which are shallow, and on seismic studies, which are new, and far between.” The itchy-fingered copy editor hovered at the threshold. I wanted to let her in. […] So I stayed my hand, the itchy-fingered hand with the pencil in it, and spent the weekend with a clear conscience. As soon as I left the office, I felt relieved that I had let it alone. What ever made me think that McPhee would misspell, or even mistype, the word “few”? » (p. 51)

Néanmoins, Norris avoue candidement qu’elle ignore parfois les règles concernant la virgule, juste assez pour demeurer à l’intérieur des conventions qui exigent différentes qualités de clarté, d’oreille et de rythme. On ne peut demander de permission pour ceci, il faut prendre la liberté (p. 108). Mais pour Norris, il ne suffit pas de se dégager une marge de créativité; la réviseure sait que les auteures ou les écrivains ne sont pas toujours meilleurs juges de leurs propres effets, mais au moins y pensent-ils (p. 109). La gestion de la virgule ne règle pas tout. Il faut aussi apprendre que le dictionnaire est une bonne chose (a good thing) mais que l’on ne doit pas se laisser bousculer par les noms composés et que le tiret n’est pas une question d’éthique (not a moral issue, p. 117). Le reste, jusqu’à la page 228, est plutôt anecdotique, sauf la mine d’or qu’est l’index pour quiconque aurait accès aux archives en ligne du magazine The New Yorker.  


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