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Mme de Staël, médiatrice entre les cultures

Par Jane Elisabeth Wilhelm

Héritière du siècle des Lumières, Mme de Staël (1766-1817) annonce le romantisme avec De l'Allemagne. Exilée par Napoléon Bonaparte à Coppet en 1803, elle deviendra la figure emblématique de l'opposition à l'empereur et l'égérie du libéralisme politique. Elle fut l'inspiratrice d'un cercle cosmopolite, que l'on désigne sous le nom de « Groupe de Coppet », au sein duquel l'art de la conversation, les échanges et la traduction jouent un rôle très important. Dans l'histoire des idées, elle représente le modèle même de la médiatrice entre différentes cultures : l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre, référence obligée du libéralisme politique. Dans son essai De l’esprit des traductions, publié en 1816, Mme de Staël illustre les rapports entre traduction, littérature et politique. Le credo du libéralisme politique de Mme de Staël et de ses amis est que la libre circulation des idées et des œuvres contribue au progrès littéraire et politique, la traduction, en tant que principe de perfectibilité, étant facteur de dynamisme social.

Fille de Jacques Necker, directeur général des finances sous Louis XVI, Germaine de Staël vécut à une époque charnière marquée par de grands bouleversements : les dernières années de l'Ancien Régime, la Révolution de 1789, la Terreur et la division de l'Europe, le Directoire, le Consulat, la Restauration avec l'intermède des Cent-Jours et les débuts de la Monarchie de juillet. Après la Révolution française, le château de Coppet, demeure d'exil de Mme de Staël sur les rives du lac de Genève, rassemble l'élite libérale que la postérité a réuni sous le nom de « Groupe de Coppet ». On retrouve ainsi, dans cette constellation, Benjamin Constant, l'un des principaux théoriciens du libéralisme politique, Charles Victor de Bonstetten, l'historien Jean de Sismondi et Auguste Wilhelm Schlegel, l'illustre traducteur allemand de Shakespeare, Cervantes, Calderon et Dante, qui était aussi le précepteur des enfants de Mme de Staël. De nombreux intellectuels, hommes d'État ou poètes, tel Lord Byron, ont fait partie à divers titres de cette constellation autour de Mme de Staël que Stendhal désignera plus tard comme « les États généraux de l'opinion européenne ». Il naîtra du dialogue entre les littératures européennes et de la synthèse entre les idées et l'action politiques qui caractérise l'esprit de Coppet certaines des meilleures œuvres littéraires et politiques du XIXe siècle. C'est dans ce creuset que s'élaborent les catégories politiques, littéraires et esthétiques de la modernité. Ce vaste effort s'inscrit sous le signe des échanges interculturels, de la médiation entre les cultures européennes et de la traduction, qui est liée à une certaine conception de la nation. Dans De l'Allemagne, Mme de Staël célèbre le dialogue avec l'étranger et, avec Goethe, prône la libre circulation des idées et l'étude supranationale des littératures, qui sera institutionnalisée plus tard dans la discipline de la littérature comparée. L'œuvre, dans laquelle elle intègre des extraits de textes allemands ou des abrégés qu'elle a traduits elle-même, connaîtra une fortune critique exemplaire en dénonçant le despotisme de Bonaparte et en servant d'argument décisif pour les premiers romantiques français contre l'hégémonie classique. On dira à l'époque qu'il fallait compter trois puissances en Europe, l'Angleterre, la Russie et Mme de Staël, dont les théories littéraires étaient toujours associées à ses opinions politiques.

Cosmopolitisme et libéralisme

À la fin du Premier Empire, Mme de Staël décrit dans De l'Allemagne l'idéal du cosmopolitisme qui caractérise l'esprit de Coppet : « Les nations doivent se servir de guide les unes aux autres, et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter. (...) [O]n se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères ; car, dans ce genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit1. »  Le pouvoir impérial ordonna la mise au pilon du livre en 1810 : l'Empereur fit savoir par l'intermédiaire de son ministre de la police, le duc de Rovigo, que cet ouvrage n'était pas français. L'alternative qui s'offrait alors aux yeux de cette héritière des Lumières était celle-ci : il y avait, d'une part, le cosmopolitisme ou ce que l'on pourrait nommer « l'esprit de traduction » favorisant le libre commerce des idées et le dialogue avec l'étranger, ou d'autre part, « l'arbitraire » de « l'esprit de conquête », qui transparaît sous les auspices du régime napoléonien que dénonce alors Benjamin Constant. Mme de Staël et ses amis, qui s'opposaient à l'uniformisation promulguée par le pouvoir impérial et à sa conception d'un État despotique centralisé, entrevoient le salut des peuples et des littératures modernes dans l'échange des valeurs culturelles et artistiques nationales. C'est le libéralisme politique et son principe de liberté individuelle traduits dans l'espace culturel, littéraire et artistique. L'intérêt accordé à l'écoute d'une parole étrangère, chez Mme de Staël, définit un nouveau mode de la critique littéraire exaltant la liberté individuelle et fondé non plus sur la bienséance, mais sur l'émotion, la sympathie et l'enthousiasme, appelant aussi de la sorte un nouveau régime de la traduction.

Traduction et perfectibilité

L'un des grands mérites de Mme de Staël fut d'avoir été l'une des premières à examiner le rapport entre les institutions politiques et sociales et la littérature. Porte-flambeau des Lumières par excellence, la littérature doit être une arme, un instrument au service du progrès et de la liberté, de la morale et des sciences, et ceci par le truchement des émotions. Fidèle à l'Encyclopédie, elle reprend les thèses de Kant, Turgot et Condorcet et applique ainsi l'idée de perfectibilité à la littérature. Dans sa vision, la traduction comme principe d'émulation et de commerce intellectuel contribue à l'essor des lettres par la connaissance d'autres littératures. La renaissance de la littérature française, soustraite à l'imitation des modèles de l'antiquité, passera pour elle par le renouveau des sources d'inspiration grâce à la médiation avec l'étranger.

En 1816, Mme de Staël publie dans une revue milanaise, la Biblioteca italiana, un essai intitulé De l'esprit des traductions, écrit au cours de son second voyage en Italie. L'essai aura une grande influence en Italie en contribuant au débat sur le nationalisme et à l'essor du romantisme italien. Pour favoriser les progrès de la pensée et garantir ainsi la liberté politique grâce à une opinion éclairée, il convient non pas d'imiter, écrit-elle dans cet essai, mais d'emprunter afin de connaître et de s'affranchir de formes littéraires convenues.

Il n’y a pas de plus éminent service à rendre à la littérature, que de transporter d’une langue à l’autre les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Il existe si peu de productions du premier rang; le génie, dans quelque genre que ce soit, est un phénomène tellement rare, que si chaque nation moderne en était réduite à ses propres trésors, elle serait toujours pauvre. D’ailleurs, la circulation des idées est, de tous les genres de commerce, celui dont les avantages sont les plus certains2.

Mme de Staël dénonce dès lors l'école du XVIIIe siècle des « belles infidèles » et met en garde les Italiens contre les contraintes d'un néo-classicisme les enfermant dans le passé, tout en les invitant à s'ouvrir, au-delà des Alpes, aux influences européennes. Mais, pour tirer de ce travail un véritable avantage, il ne faut pas, comme les Français, donner sa propre couleur à tout ce qu’on traduit; quand même on devrait par là changer en or tout ce que l’on touche, il n’en résulterait pas moins que l’on ne pourrait pas s’en nourrir; on n’y trouverait pas des aliments nouveaux pour sa pensée, et l’on reverrait toujours le même visage avec des parures à peine différentes3.

La fidélité en traduction, pour Mme de Staël, consiste en la faculté de faire revivre le souffle créateur et d'évoquer l'écho de l'original, non pas dans l'imitation servile ou l'asservissement aux critères esthétiques d'une culture hégémonique. L'art de traduire s'apparente pour elle à pratiquer ce que Paul Ricoeur appelle l'« hospitalité langagière4 ». En s'opposant à un régime politique despotique et à l'hégémonie française en matière d'esthétique, Mme de Staël rappelle la nécessité éthique du respect de l'étranger, de la différence ou de l'altérité comme composantes légitimes de toute pensée et expression littéraire, comme de tout état de société. La traduction, en favorisant la libre circulation des idées, est de l'ordre du mouvement ou de l'expansion, et non pas de la domination et de l'annexion propres à la volonté de puissance napoléonienne que Mme de Staël et ses amis dénoncent comme étant antinomique au monde moderne.

Aussi importe-t-il de rappeler que les origines de l'un des courants les plus importants de la politique moderne en Europe et en Occident, le libéralisme politique représenté ici par Mme de Staël et le Groupe de Coppet, sont liées à une certaine idée du cosmopolitisme et de la nation en rapport avec une théorie et une pratique de la traduction.

1 De l'Allemagne, Paris, Editions Garnier-Flammarion, 1968, t. II, p. 75.
2 Oeuvres complètes de Madame la baronne de Staël-Holstein, Paris, Firmin-Didot et Treuttel et Würtz, 1838, t. II, p. 294.
3 Oeuvres complètes, t. II, p. 294
4 Ricoeur, Paul, Sur la traduction, Paris, Bayard, 2004, p. 43

Jane Elisabeth Wilhelm est traductrice et, après avoir été Marie Curie Fellow à l’Université Sorbonne nouvelle – Paris 3, est actuellement rattachée, à titre de chercheur associé, à l'équipe de recherche LEGS (Laboratoire d'études de genre et de sexualité) – UMR 8238 CNRS – Université Paris Ouest – Université Paris 8 Vincennes–Saint-Denis.


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