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Notes poivrées

Eve Renaud, traductrice agréée

Vous prenez des notes de cette trouvaille qui vous sera utile la prochaine fois que vous traduirez ou de cet élégant adjectif que vous aimeriez tant glisser dans un texte? Chez moi, il y a partout des notes de ce genre. L’écran de l’ordinateur est encadré de papillons presque encore adhésifs qui frémissent d’un lexique en mal d’usage. J’ai des adjectifs en entreposage sur les enveloppes du courrier du jour, des numéros de téléphone au revers du papier qui sort de ma calculatrice, des synonymes sur les factures des fournisseurs et des bouts de phrase remaniés sur les talons de chèques des clients.

Il m’arrive de vouloir y mettre de l’ordre et au fil des ans, j’ai acheté, pour ce faire, un nombre effarant de calepins et de cahiers. Voici quelques années, j’ai même déniché un trésor aux puces : un vieux petit cahier Hilroy avec forum romain en première de couverture et, en quatrième, les tables de désorientation, c’est-à-dire : additions, multiplications et arithmétique. Vous savez, là où l’on tentait de nous convaincre que 7 peut se multiplier par 8 aussi rapidement que 2 par 10, que 63 se divise par 9 et que, en poids de Troyes, les gens qui ont un grain sont 24 fois moins riches que ceux qui ont un gros et que les propriétaires de quatre vergés (sic) possèdent donc un âcre (re-sic), mais pas forcément planté d’arbres fruitiers. Pendant ce temps, les Anglais, à droite, font de trois scruples un dram.

Et en parlant de drame.

Ce soir, au terme d’une semaine de traduction assez intense, je décide de me récompenser d’un bon gueuleton. La recette du bonheur se trouve précisément dans le Hilroy vintage. Parmi les ingrédients, entre le whisky et la crème fraîche, je lis « Poivre Bowman (capsule) ». Catastrophe! Du poivre, j’en ai du noir, du vert, du rose et du sichuan, mais du Bowman? Et un grain, même un gros, je veux bien, mais une capsule? Le beurre commence à peine à fondre dans la poêle; j’ai donc le temps de grimper au bureau et de sonder Internet.

Capsule + Bowman = 430 000 résultats. Voyons plutôt. « Capsule de Bowman : portion amincie du tube urinaire qui coif… » C’est fou, ça me dit quelque chose… Mais il me semble que nous avons quitté le domaine culinaire là, non? D’ailleurs, dans le mien, de domaine culinaire, ça grésille. Je redescends quatre à quatre. Le beurre a noirci, mais mes souvenirs se sont éclaircis. Je me rappelle que ce jour-là, j’avais sorti le Hilroy vintage pour m’émouvoir des lignes étroites où nous tracions les lettres en tremblant jusqu’au bout des jambages. Je devais appeler Revenu Québec et c’est pendant ce moment d’attente bien involontaire, mais imposé (c’était couru autant que les intérêts), que j’ai noté la recette de magrets de canard au poivre en vue du souper. Au terme de la communication, hélas, je n’avais plus de quoi acheter les magrets, et le cahier a traîné quelques mois sur mon bureau, ouvert à tous les gribouillis. Et gribouillé il fut : monogrammes, triolets, profils de nez, mots étrangers... Et c’est quand j’ai essayé de mettre bout à bout les éléments d’une phrase à n’en plus finir que la capsule de Bowman de Mme Ipotétic, dont je traduisais l’étude de cas, s’est retrouvée dans ma recette, sur la ligne du poivre. Cela explique également pourquoi, juste à côté des « 50 ml de whisky », il y a les traces d’un calcul douloureux pour convertir des demiards en hectolitres : la pauvre avait la vésicule biliaire hypertrophiée.

Et tandis que le whisky réduisait, j’ai voulu appeler ce vieil ami, dont j’avais justement noté le numéro entre « 9. Saupoudrer de paprika » et « 10. Monter les assiettes », pour lui conter la mésaventure. Comment ça, pas de service au…? Oh flûte! J’ai composé un numéro de dossier!


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