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Sylva Clapin,
lexicographe et traducteur parlementaire1
(second volet)

Ce second volet conclut l’article de Jean Delisle sur Sylva Clapin, dont la première partie est parue dans le numéro 125 de Circuit.

par Jean Delisle, MSRC

Le bibliophile

Sylva-Clapin-2En 1900, Sylva Clapin s’installe à Ottawa comme libraire. Bibliophile remarquable, il est consulté, lors de la fondation de la bibliothèque Carnegie de cette ville, et participe à une visite de bibliothèques européenne au début de 1902. Selon Hector Carbonneau, traducteur et auteur, il a été chargé d’acheter à Paris le fond des livres français, qui représentait une collection assez considérable pour l’époque. « En attendant l’aménagement des nouvelles salles, précise-t-il, ces livres avaient été entreposés dans le sous-sol des demeures de plusieurs traducteurs à la Côte de Sable2. »

Membre de l’Institut canadien-français d’Ottawa, Sylva Clapin fut aussi président de l’Alliance nationale, société littéraire qui invitait dans la capitale des conférenciers de marque. « On raconte que, esprit assez fantasque, il se plaisait à interrompre les orateurs au milieu de leurs envolées et à commenter avec eux sans façon les faits qui l’intéressaient. Il va sans dire que le pauvre invité, réduit au supplice, suait à grosses gouttes. Il avait beau protester avec toute la courtoisie dont il était capable, le père Clapin n’en continuait pas moins à le tenir ainsi sur le gril jusqu’à la fin de l’allocution3. »

C’est surtout à titre de bibliophile que Sylva Clapin a bien voulu recevoir un jour Hector Carbonneau qui partageait avec lui un vif intérêt pour les ouvrages rares sur les découvertes préhistoriques. « Ma juvénile curiosité, confia Carbonneau, flattait aussi sa vanité sexagénaire qui se traduisait par des observations comme celle-ci, par exemple : “Vous êtes bien jeune, mon ami, pour vous intéresser à des choses aussi sérieuses.” Je me levais alors et me dirigeais vers la porte, sentant douloureusement que le vieil érudit, déjà entré dans son crépuscule, avait pitié de mes vingt ans4. »

Le traducteur

John-Boyd-2Si talentueux soit-il, un écrivain ou un journaliste ne saurait vivre de la seule admiration de ses lecteurs. Mieux que quiconque Sylva Clapin savait d’expérience « qu’au Canada, plus que partout ailleurs, les ouvriers de la plume [les journalistes] gagnent difficilement leur vie. Les fortunes à faire dans le métier sont encore à venir5 ». Les revenus que lui rapportait sa librairie ne suffisaient peut-être pas non plus pour lui permettre de subvenir aux besoins de sa famille qui comptait huit enfants.

Aussi, face aux nécessités de la vie, ce parfait bilingue accepta, en octobre 1902, un poste de traducteur à la Chambre des communes. Jusqu’à sa retraite, en 1921, il mit son talent d’écrivain à traduire les lois du Canada et des documents parlementaires de tous ordres. Dans La France transatlantique, il avait pourtant décrit le Parlement comme un endroit fort ennuyeux en voie de fossilisation :

À Ottawa, tout est grave, calme, reposé. Un peu plus, et l’on pourrait croire que le style gothique du majestueux édifice, ou se tiennent les communes, a déteint sur les esprits. […] On n’y marche pas, on s’y glisse, silencieux, recueilli. […] Les moindres éclats de voix vous prennent là dedans comme un vague aspect de sacrilège. Aussi s’y ennuie-t-on ferme6 […].

Quelques années avant de quitter ses fonctions, ce traducteur d’allégeance conservatrice traduisit la volumineuse biographie de sir George-Étienne Cartier que le journaliste montréalais John Boyd, apôtre de la « bonne entente » entre anglophones et francophones, avait fait paraître en 1914, à l’occasion du centième anniversaire de naissance de Cartier. Cette biographie, que la maison Beauchemin édita en 1918 sous le titre Sir George Étienne Cartier, baronnet, sa vie et son temps : histoire politique du Canada de 1814 à 1873, demeura pendant plus de cinquante ans l’étude la plus complète sur ce Père de la Confédération.

Un soldat de l’écriture

Sylva Clapin est décédé le 17 février 1928, à Ottawa. Dans l’hommage qu’il lui a rendu, son confrère, Omer Chaput7 a écrit : « Il était à la fois chercheur, observateur, philosophe, aimant à écrire comme d’autres aiment à jouer aux cartes8 ». L’écrivain maniait une plume à la fois sobre, alerte, efficace et élégante. Pendant sa retraite, il a collaboré, sous plusieurs pseudonymes, à de nombreux journaux et revues auxquels il livre des contes, des nouvelles et des articles sur les sujets les plus divers. Il publie, en outre, chaque semaine, un article dans le quotidien La Presse.

Le lexicographe-traducteur connaissait à fond les variétés régionales des langues française et anglaise. Ses longs séjours en Europe et aux États-Unis l’avaient assurément sensibilisé au caractère distinct de l’anglais nord-américain par rapport à l’anglais britannique, et du français parlé au Canada par rapport à celui de France. C’est pourquoi il connaissait si bien les particularismes et les nuances les plus subtiles des vocabulaires de ces deux idiomes qu’il a savamment mis en parallèle dans ses dictionnaires, à une époque où les travaux lexicographiques ne pouvaient guère s’appuyer sur de solides recherches scientifiques.

Aux dires des spécialistes, Sylva Clapin a le mérite d’avoir fait de son Dictionnaire canadien-français un des premiers répertoires véritablement canadiens. Ils reconnaissent aussi que son Nouveau dictionnaire français-anglais et anglais-français marque un jalon important dans l’histoire de la lexicographie bilingue au Canada.

Sylva Clapin, qu’Hector Carbonneau qualifie d’« énigmatique figure », fait partie de « cette armée de modestes travailleurs de la plume9 » aux talents multiples. La seule énumération de ses occupations professionnelles (libraire, éditeur, journaliste, militaire, traducteur) et de ses activités intellectuelles (essayiste, historien, écrivain, bibliophile, lexicographe) suffit à nous convaincre que cet auteur à l’œuvre foisonnante et animé d’une insatiable curiosité a pu donner libre cours à sa créativité linguistique, littéraire et culturelle.

1. Je remercie Alain Otis, de l’Université de Moncton, pour ses commentaires et compléments d’information.
2. Hector Carbonneau, « Souvenirs d’un traducteur et lexicographe », Cultures du Canada français, no 4, 1987, p. 75. Texte d’une causerie qu’Hector Carbonneau devait prononcer en 1962.
3. Ibid. Hector Carbonneau ajoute : « Mais on a vu mieux depuis lorsqu’un autre traducteur, invité à présenter un écrivain étranger, dans une société que je ne nommerai pas cette fois, s’avisa de prononcer lui-même la conférence. Qu’ils sont bizarres parfois, les traducteurs! »
4. Ibid.
5. La France transatlantique, Paris, E. Plon, Nourrit et Cie., 1885, p. 177.
6. Ibid., p. 216-217.
7. Omer Chaput (1878-1951), chef du service de traduction du Bureau fédéral de la Statistique, à Ottawa.
8. « M. Sylva Clapin, homme de lettres décédé ce matin à l’âge de 74 ans », Le Droit, 17 février 1928, p. 12.
9. Ibid.


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