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La langue assassine

Par Eve Renaud, trad. a.

Il y a quelque temps, j’ai dû assister à une messe. Je confesse que c’était ce genre d’occasion où je me sens forcée de faire acte de présence sans que le cœur y soit tout à fait. Le sermon un peu simpliste se comprenait à demi-mot. Heureusement, d’ailleurs : le prêtre n’en prononçait pas davantage. Peut-être par suite d’une ascèse mal vécue, il mangeait le reste.

Mon cerveau a largué les amarres dans le sillage de cette métaphore un peu faible, et je me suis revue devant une table napolitaine et, plus précisément, devant une platée de gnocchi que le menu avait déguisés en strangulaprievete ou « étrangle-prêtre ». Ailleurs en Italie, il existe une sorte de pâtes courtes, sans œufs, bien farineuses et denses, appelées strozzapreti ou « étouffe-prêtres1 » que la science de tous les plaisirs de la langue fait dériver d’une forme ancienne appelée sacerdoti soffocati, plutôt limpide il me semble. Les légendes explicatives sont diverses : soit on les servait aux prêtres parce que c’était le seul plat assez bourratif pour calmer la gourmandise proverbiale de cette caste, soit c’était le genre de pâtes que la mamma préparait avec rage, mais sans œufs, parce que le curé avait levé une dîme sans merci parmi les poules. Preuve que la vendetta est un plat qui se mange, peu importe la température.

Je suis revenue brièvement à la cérémonie devant moi, mais les plantes qui entouraient l’autel n’étaient pas du genre à favoriser mon recueillement : six gros pots de langues de belle-mère. Je rappelle, pour ceux qui n’ont pas le pouce vert, que c’est le nom donné à la sansevière, une plante formée d’un regroupement de longues feuilles acérées. Après les prêtres, les belles-mères…

Par un hasard comique (pas pour les belles-mères, je l’admets), j’ai lu peu de temps après une nouvelle catalane où il était question d’espanta-sogres, littéralement « effraie-belle-mère ». Il s’agit d’un accessoire de fête (cotillon, dit-on joliment outre-Atlantique), qui combine en quelque sorte la trompette et le serpentin. Vous voyez? On souffle dans un tube cartonné et en même temps que retentit un son horrible, le petit rouleau de papier emmanché à l’autre extrémité se déroule sur environ 30 centimètres.

En français, la chose s’appelle langue de belle-mère, comme la plante. C’est sans doute la partie qui se déroule brutalement qui évoque la langue de belle-maman, quoique certains penseront plutôt au son horrible. On lui connaît également les noms de flûte déroulante, flûte-sifflet, mirliton (seul attesté par Le Petit Robert) et – mon préféré – sans-gêne.

Le Castillan, me dit Internet, s’amuse avec un espantasuegra assez proche de la version catalane et le Mexicain, plus féroce, accueille le Nouvel An avec des matasuegras (tue-belles-mères)! Attention, toutefois, si vous devez commander : le matasuegra est aussi une sorte de pétard qui éclate tandis que résonne un bruit qui rappelle une sirène. Au facteur qui livrera, vous pourrez toujours dire « Je reçois enfin mon pétard de belle-mère! ».

Mais si les Italiens ont la dent dure avec les prêtres, comment traitent-ils leur belle-mère? Retour sur Internet où je demande à Google de me trouver des expressions avec suocera. La toute première réponse de la liste est cette anecdote. Voici un an environ, un Sicilien s’est retrouvé au tribunal après avoir raconté devant plusieurs personnes un litige qui l’opposait à sa tendre épouse et dans lequel sa belle-mère était intervenue. Il a décrit l’arrivée en scène de cette dernière avec toute la fougue que l’on peut imaginer et ces mots : È scesa mia suocera come une vipera, come una vipera, come una vipera2! Allez, trois fois, comme saint Pierre reniant le Christ. Or, il y avait certainement une vipère parmi les spectateurs, puisque l’un d’eux lui a intenté un procès. Condamné en première instance, le gendre a été sauvé en appel. Mais non, il n’assimilait pas la brave dame à un reptile à tête aplatie et à deux dents! Il illustrait son geste, tout simplement.

Il m’a semblé inutile de poursuivre mes recherches. Si jamais la langue italienne a osé jadis des expressions avec le mot « belle-mère », elle en a sans doute été expurgée!

1. Dans le même goût, la langue française affuble les mets très farineux et très épais du nom d’étouffe-chrétien.
2. « Ma belle-mère est descendue comme une vipère, etc. »


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