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Sylva Clapin,
lexicographe et traducteur parlementaire

par Jean Delisle, MSRC

Homme aux mille talents, Sylva Clapin fut libraire, éditeur, journaliste, militaire, traducteur, essayiste, historien, écrivain, et lexicographe. Voici la première partie d’un article consacré à une carrière d’exception dans l’histoire de la traduction au Canada1

Au Canada français, plusieurs lexicographes-traducteurs, soucieux d’améliorer la qualité du français écrit et parlé, ont cherché à répandre le bon usage et à enrichir la langue, mâtinée d’anglais et d’incorrections. Sylva Clapin est l’un de ceux qui ont participé à ce travail d’épuration de longue haleine. Il se démarque, cependant, de ses prédécesseurs en étant à l’origine d'importantes innovations lexicographiques.

Né à Saint-Hyacinthe le 15 juillet 1853, Sylva Clapin s’engage dans la marine américaine, une fois ses études classiques terminées. De 1873 à 1875, il sert à bord du Kansas, puis, de 1876 à 1900, il exerce le métier de libraire-éditeur en Europe et aux États-Unis, tout en étant correspondant pour plusieurs journaux canadiens. En 1898, il s’enrôle de nouveau dans la marine américaine et participe au siège de Santiago de Cuba, où sa bravoure lui vaut une décoration. Le service des canons le rend, toutefois, partiellement sourd et sa surdité ira en s’aggravant.

Sylva Clapin a participé très activement à la vie littéraire de son temps. Auteur de plusieurs travaux d’histoire, il signe, notamment, Souvenirs et impressions de voyage (Saint-Hyacinthe, 1880), La France transatlantique : le Canada (Paris, 1885), pour mieux faire connaître le Canada aux Français, et compose une Histoire des États-Unis depuis les premiers établissements jusqu’à nos jours (Montréal, 1903), ouvrage ayant servi de manuel dans les écoles pendant de nombreuses années.

Les lecteurs des journaux français du Canada et de la Nouvelle-Angleterre appréciaient ses contes pittoresques s’inspirant de la vie quotidienne des Canadiens français2.

Un dictionnaire innovateur

Malgré le succès qu’ont obtenu ses contes et ses nouvelles, c’est surtout par ses travaux de lexicographie que Sylva Clapin s’est fait connaître et est passé à la postérité. Son œuvre majeure demeure son Dictionnaire canadien-français (Montréal, 1894, réimp. 1902), qui apporte des éclaircissements nombreux et précis sur le sens des mots et les réalités canadiennes. Cet ouvrage revêt de nos jours un intérêt documentaire incontestable et renferme plusieurs originalités. C’est pourquoi Les Presses de l’Université Laval ont jugé utile, en 1974, de publier une reproduction de l’édition originale de cet « ouvrage de référence majeur dans l’histoire de la lexicographie québécoise3 ».

Il revient à son auteur d’avoir été le premier à distinguer les six principales sources du vocabulaire canadien-français : le vieux français, le parler des provinces de France, les mots français ayant acquis une acception différente ici, les canadianismes proprement dits, les mots empruntés tels quels à l’anglais et aux langues autochtones et les mots anglais et autochtones francisés.

Autre nouveauté : l’auteur ajoute à son ouvrage un appendice dans lequel il réunit sous une même rubrique tous les substantifs se rapportant à un thème donné : aliments, chemins de fer, habitations, vêtements, voitures, etc., comme le feront les auteurs du Dictionnaire visuel (Québec Amérique).

Sans verser dans le chauvinisme, Sylva Clapin s’insurge contre les puristes qui considèrent le français du Canada comme de « l’iroquois panaché d’anglais4 ». Ardent promoteur des canadianismes de bon aloi, il n’hésite pas à « greffer sur le vieux tronc de la langue française les jeunes pousses que nous avons en quelque sorte fait surgir de notre sol5 ».

Il tient à préserver de l’oubli des mots qui, bien qu’absents du Dictionnaire de l’Académie, n’en sont pas moins corrects, utiles et bien vivants dans le parler d’ici, tel que le verbe abrier, qui se dit pour couvrir d’une couverture et qui faisait partie de l’usage à l’époque de Montaigne. On a relevé dans ses contes plus d’une centaine de canadianismes tels que catalogne, brunante, ferlouche, jongler, quêteux, sans dérougir et vlimeux.

L’inclusion de canadianismes dans le dictionnaire s’impose d’autant plus que ces mots et expressions désignent des  réalités qui nous sont particulières. Ainsi, l’auteur est le premier à consigner et à définir l’expression mangeur de lard, terme propre au commerce des fourrures : « Surnom donné par nos anciens coureurs des bois à un nouvel initié, qui, dès les premières misères endurées, regrettait souvent le pain et le lard de la table paternelle. »

Le lexicographe bilingue

En 1902, Sylva Clapin publie à New York A New Dictionary of Americanisms. Being a Glossary of Words Supposed to be Peculiar to the United States and the Dominion of Canada, dans lequel il fait figurer les mots typiques de l’usage ayant cours aux États-Unis, au Canada et à Terre-Neuve, tels que boss, coyote, driveway, dry good store, elevator, portage, railroad, stoop et street car. Adoptant la méthode qu’il suivit pour son Dictionnaire canadien-français, il précise les principales sources des américanismes et, dans une deuxième annexe, classe les substantifs par thèmes : ameublement, banques, construction, histoire, maladies, etc. L’ouvrage n’avait pas perdu de sa pertinence, soixante ans plus tard, car il est réédité à Détroit, en 1968.

Trois ans plus tard, ce travailleur infatigable livre au public un dictionnaire de poche bilingue intitulé Nouveau dictionnaire français-anglais et anglais-français, établi à partir de l’édition montréalaise de 1872 du Nugent’s Up-To-Date English-French and French-English Dictionary de l’Irlandais Thomas Nugent6.

Sylva Clapin ne s’est pas contenté de mettre à jour le dictionnaire de Nugent, que plusieurs autres lexicographes avant lui (Charrier, Chompré, Fain, Ouiseau, Asborne de Chastelain) avaient aussi mis à jour et enrichi. Il introduit des américanismes et des canadianismes dans ce dictionnaire d’anglais britannique, ce qui est une autre nouveauté en lexicographie bilingue au Canada. Dans sa préface, il indique que cela répond à un besoin ressenti depuis longtemps et que ces néologismes acquièrent ainsi leur certificat de citoyenneté canadienne, même si le dictionnaire n’était pas destiné à un public exclusivement canadien.

La marque d’usage « am » lui sert à indiquer que le mot-vedette ou son équivalent est un américanisme, comme dans les deux exemples suivants :

Fireman (faïre’-mane), s. pompier, m.; am. chauffeur, m
Sidewalk (saïde-wâke), s. am. trottoir, m.

Un ouvrage correctif

À Worcester (Massachusetts), où, plus jeune, il avait été rédacteur à L’Opinion publique, Sylva Clapin publie un ouvrage normatif, Ne pas dire, mais dire. Inventaire de nos fautes les plus usuelles contre le bon langage (1913). « La première colonne, explique-t-il dans sa préface, indique le mot cherché; la seconde donne un exemple impropre de ce mot; la troisième enseigne ce qu’il faut dire; et, enfin, la quatrième colonne contient, au besoin, les observations nécessaires7. » Il destinait ce vade-mecum aux élèves pour qu’ils livrent une « guerre sans merci » « aux anglicismes, barbarismes et expressions impropres ». Son succès rendit nécessaire une nouvelle édition en 1918.

Ce recueil s’inscrit dans le vaste effort d’élagage de la langue courante d’une foule d’anglicismes et d’expressions « vicieuses » auquel ont participé de nombreux écrivains, enseignants, journalistes et traducteurs. Des ouvrages récents, comme Objectif 200 (1971) et En français dans le texte (2000) de Robert Dubuc ou certaines publications de l’OQLF, ne sont pas structurés différemment et leur utilité n’est pas moins grande. L’échenillage de la langue française parlée et écrite au Canada est une tâche sans fin
Sylva Clapin a été pendant plusieurs années le compilateur et le corédacteur de L’Almanach du peuple (Beauchemin), travail qui lui permettait de déployer sa grande érudition et ses vastes connaissances générales.

On lui doit également le supplément de l’édition canadienne du Dictionnaire complet illustré de la langue française de Pierre Larousse, comprenant environ 5000 articles concernant le Canada que la Librairie Beauchemin publia en 1928.
(À suivre)

Sylva-Clapin

1. Je remercie Alain Otis, de l’Université de Moncton, pour ses commentaires et compléments d’information.
2. Ses Contes et nouvelles, réunis par Gilles Dorion et Aurélien Boivin, ont été publiés chez Fides en 1980.
3. http://cltr.blogspot.ca/2006/08/souvenirs-et-impressions-de-voyages.html (page consultée le 22 septembre 2014)
4. Sylva Clapin, Dictionnaire canadien-français, Les Presses de l’Université Laval, 1974, p. x.
5. Ibid., p. xi.
6. Thomas Nugent (1700?-1772) était aussi traducteur, comme le sera Sylva Clapin à partir de 1902. Ses deux plus importantes traductions sont L’Esprit des lois de Montesquieu et l’autobiographie du célèbre artiste italien Benvenuto Cellini.
7. http://archive.org/stream/nepasdiremaisdir00clapuoft#page/6/mode/2up (page consultée le 14 décembre 2013)


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