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Étienne Brûlé, Huron d’adoption

Par Alexandra Hillinger

A.hillinger PhotoÉtienne Brûlé a été le premier à participer au programme d’interprètes-résidents, mis sur pied par Samuel de Champlain. Il a vécu avec des tribus amérindiennes et a parfaitement maîtrisé leur langue. Malgré ses réalisations, on trouve très peu de traces de lui dans les documents de l’époque.  La situation est attribuable à la réputation sulfureuse de Brûlé : appelé à s’immerger dans la culture amérindienne, il a poussé la métamorphose jusqu’à l’adopter.

Le 3 juillet 1608, la flotte de Champlain s’arrête à Québec. Brûlé et Nicolas Marsolet passent le rude hiver québécois en compagnie des Montagnais. Là-bas, les garçons apprennent la langue amérindienne et jouent rapidement le rôle d’interprète1. Il s’agit de la première expérience d’immersion du jeune garçon et elle s’avère un succès. En 1610, Brûlé exprime à Champlain son désir d’aller vivre chez les Amérindiens. L’offre ne pourrait pas mieux tomber.

Le projet de Champlain : les interprètes-résidents

Au début du XVIIe siècle, Champlain cherche à établir une colonie permanente en Nouvelle-France. Il désire y instaurer un réseau commercial allant des Grands Lacs jusqu’à Tadoussac. Afin de convaincre les peuples amérindiens de faire le troc des fourrures avec les Français, le recours aux interprètes est nécessaire2. D’ailleurs, à l’époque de Jacques Cartier, les Français dépendaient des Amérindiens qui avaient appris le français pour jouer le rôle d’intermédiaire. Toutefois, l’expérience n’avait pas été fructueuse, car les interprètes amérindiens défendaient d’abord et avant tout leurs propres intérêts.

Samuel de Champlain élabore donc le plan suivant : de jeunes hommes français dignes de confiance iront vivre dans des tribus amérindiennes où ils pourront apprendre non seulement leur langue, mais aussi leur culture. Ce faisant, les marchands français seront bien mieux outillés pour convaincre les chefs amérindiens de commercer avec eux plutôt qu’avec les Anglais ou les Hollandais. Dans les faits, ces interprètes-résidents jouent aussi le rôle d’agents commerciaux et d’experts dans les relations franco-amérindiennes3, leur bilinguisme leur assurant le monopole des relations entre les Français et les Amérindiens. Il va sans dire qu’ils occupent l’avant-scène de la croissance politique et commerciale de la Nouvelle-France.

Le plan de Champlain de former des interprètes d’origine française n’est pas infaillible. Certains interprètes, comme Brûlé, préféreront en effet la vie chez les Amérindiens. Malgré tout, l’entreprise est une réussite. Grâce à leurs interprètes-résidents, les Français connaissent beaucoup mieux les langues autochtones que leurs rivaux. Les liens qu’ils établissent avec les Amérindiens sont par conséquent beaucoup plus forts, ce qui les aide à consolider leur pouvoir en Nouvelle-France4.

Au mois de juin 1611, lorsque Brûlé revient de son périple chez les Algonquiens, les attentes de Champlain sont comblées. Dans ses récits de voyage, il raconte : « ils [les Algonquiens] me firent appeler seul avec mon garçon, qui avait fort bien appris leur langue, et lui dirent qu’ils désiraient faire une étroite amitié avec moi5 ». Cet été-là, Brûlé est au cœur des négociations entre les chefs amérindiens et Champlain. Ces derniers veulent former une alliance avec Champlain contre la garantie que les Français se joindront à eux en cas de conflit avec les Iroquois. À partir de ce moment, l’ère des interprètes débute officiellement. Après le succès de Brûlé, le père de la Nouvelle‑France envoie de nombreux jeunes hommes vivre en immersion culturelle et linguistique chez les Autochtones6.

Vivre en Huronie

À l’automne 1611, le jeune aventurier se porte de nouveau volontaire et cette fois il rallie une tribu huronne. Cette nouvelle plaît beaucoup à Champlain, qui n’a encore aucun interprète capable de servir d’intermédiaire entre les Français et ce peuple puissant. Brûlé part donc vivre en Huronie et disparaît des récits de Champlain jusqu’en 1615. La Huronie devient sa terre d’accueil : c’est dans ce pays que Brûlé passera le reste de sa vie.

Étienne Brûlé joue fort bien son rôle d’interprète et de représentant. Chaque année, il se rend au point de rencontre où les Amérindiens et les marchands de fourrure troquent. Son rôle n’est pas seulement celui d’un communicateur (faire passer le message du huron au français et vice versa). Il agit aussi à titre de représentant de la nation française chez les Autochtones, constamment appelé à promouvoir ses compatriotes auprès des Hurons. Il est bien placé pour le faire, car, en séjournant chez les Amérindiens, Brûlé a gagné leur respect ainsi que leur confiance. Néanmoins, Champlain ne sera pas complètement satisfait : Brûlé s’est en quelque sorte trop assimilé à la culture huronne. Cette situation déplaît, puisque la tâche de Brûlé était d’apprendre la culture des autochtones, et non de l’adopter.

Interprète pour les missionnaires

Champlain a du mal à attirer des investisseurs pour financer sa colonie. Il change donc de stratégie et il crée la Compagnie du Canada, dont la mission est de christianiser les « Sauvages » et de répandre la culture française. Ainsi, des missionnaires débarquent en Nouvelle-France dès 16157. Il est probable que Brûlé n’ait pas vu leur arrivée d’un bon œil, car ils incarnent le carcan moral dont il s’était émancipé. En 1623, le Frère Gabriel Savard se rend en Huronie pour prêcher la bonne nouvelle. Bien que Brûlé serve de guide au récollet, les relations entre les deux ne sont pas harmonieuses. Souvent, les interprètes-résidents s’allient contre les missionnaires et refusent de leur apprendre les langues amérindiennes8. Malgré tout, il semble que l’interprète ait contribué à la rédaction du fameux Dictionnaire de la langue huronne du Frère Sagard9. Sans surprise, Sagard ne lui reconnaît aucun mérite dans la préface de son dictionnaire10.

Les interprètes comme Étienne Brûlé qui accompagnent les missionnaires n’ont pas la tâche facile. La traduction du vocabulaire français abstrait pose de sérieux problèmes. En effet, les langues amérindiennes ne possèdent pas les mots pour traduire les concepts religieux. Les interprètes doivent donc jouer le rôle de terminologue et créer des néologismes11. Ainsi, Brûlé a le mérite d’avoir enrichi la langue huronne en y introduisant de nouveaux mots et de nouveaux concepts.

De l’histoire à la légende

En 1629, Étienne Brûlé s’exile en Huronie. On estime qu’il est décédé aux alentours de 1633, mais les circonstances entourant sa mort sont mystérieuses. L’explication la plus répandue et la plus communément acceptée veut qu’il ait été torturé et assassiné par les Hurons, qui auraient ensuite mangé son cadavre. Les raisons de cette disparition sanglante et tragique qui fait de Brûlé un des personnages légendaires du Nouveau Monde demeurent nébuleuses.

Il est difficile d’évaluer la contribution de Brûlé à l’histoire de la traduction au Canada, car il n’a laissé aucune trace de ses activités. Champlain mentionne à quelques reprises avoir utilisé Brûlé comme interprète, mais il n’élabore pas davantage sur les compétences du jeune homme. Néanmoins, nous savons que Brûlé fut le premier interprète de langue huronne et que, sans l’alliance avec les Hurons, le commerce des fourrures n’aurait pas été aussi profitable pour les Français. Le rôle que Brûlé a joué dans l’histoire du Canada est de premier plan, mais celui qu’il a joué dans l’histoire canadienne de la traduction demeure obscur. En cela, Étienne Brûlé, héros romanesque ayant parcouru la ligne de contact et de fracture entre deux mondes, peut être considéré comme incarnant la proverbiale invisibilité du traducteur.     

Alexandra Hillinger est doctorante au Département d’études françaises (Individualized Program) à l’Université Concordia. Elle fait également partie de l’équipe éditoriale de la revue TTR. Elle a publié dans la revue Atelier de traduction et peut être jointe à l’adresse ahillinger@bell.net

1 BEAUDET, Jean-François (1993). Étienne Brûlé. Montréal, Édition Lidec, p. 6.
2 DELISLE, Jean (1977). « Les pionniers de l’interprétation au Canada », Meta. 22, 1, p. 6.
3 Ibid., p. 7.
4 ROLAND, Ruth A. (1999). Interpreters as Diplomats: A Diplomatic History of the Role of Interpreters in World Politics. Ottawa, Les presses de l’université d’Ottawa, p. 65.
5 D’AVIGNON, Mathieu (2009). Samuel de Champlain. Premiers récits de voyages en Nouvelle-France, 1603-1609 : réédition intégrale en français moderne. Québec, Les Presses de l’Université Laval, pp. 236‑237.
6 DOUGLAS, Gail (2003). Étienne Brûlé – The Mysterious Life and Times of an Early Canadian Legend. Canmore, Altitude Publishing Canada, p. 78.
7 Ibid., p. 92.
8 RINELLA, Steven (2001). « The Renegade », American Heritage. 52, 6, p. 70.
9 DOUGLAS, op. cit., p. 118.
10 SAGARD, Frère Gabriel (1632). Dictionnaire de la langue huronne. Paris, Chez Denys Moreau, pp. 3-12.
11 DELISLE, op. cit., p. 12

 

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