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Le réviseur vu par lui-même

Par Marc Pomerleau, traducteur agréé

Leroux, Jean-Pierre. Le Gardien de la norme. Boréal, 2016, 256 p., ISBN 9782764624616.

Publié à titre posthume, Le Gardien de la norme, de Jean-Pierre Leroux (1952-2015), est à la fois un essai sur la profession de réviseur littéraire et une autobiographie professionnelle. Les premiers chapitres traitent essentiellement de la fonction de réviseur : l’auteur décrit le travail à proprement parler, son mode de fonctionnement personnel ainsi que ses outils de travail, et prodigue quelques conseils à celles et ceux que la révision linguistique intéresse. Le style de Leroux est simple et élégant. Il avoue tout de même qu’il n’est pas un grand écrivain comme en font foi ses propres échecs littéraires, qu’il ne cache pas. Il n’hésite pas à aborder avec humilité son congédiement d’une maison d’édition et à raconter quelques anecdotes qui ne sont pas toujours à son honneur.

Au fil de son ouvrage, Leroux fait part de ses rencontres – à titre de réviseur ou de représentant d’une maison d’édition, ou encore totalement fortuites – avec de nombreux auteurs de renom, dont Victor-Lévy Beaulieu, Antonine Maillet, Gaston Miron, Jacques Poulin, Michel Tremblay, rencontres parfois fort heureuses, parfois teintées du mécontentement de ceux et celles que heurtent les corrections apportées ou les modifications suggérées en cours de révision. À ce chapitre, Leroux évoque les problèmes de reconnaissance d’une profession qui ne consiste, selon certains, qu’à corriger des fautes. D’ailleurs, écrit-il, « les éditeurs sous-estiment souvent le travail des réviseurs, parce qu’il est technique, et semble donc moins créatif, moins noble ». Et cette reconnaissance, quand elle y est, raconte-t-il, ne se reflète que rarement dans le salaire... (p. 44).

En tant que professionnel de la langue, Leroux aurait pu facilement tomber dans le purisme ou reproduire le format des ouvrages de type « ne dites pas..., dites plutôt... » qui pullulent, se répètent et se ressemblent, mais il ne s’est heureusement limité qu’à quelques pages sur les pléonasmes (p. 66-74). Les exposés purement linguistiques sont d’ailleurs plutôt rares dans ce livre. On déplore toutefois quelques idées reçues ou certains commentaires qui relèvent davantage de l’idéologie que de la langue. En faisant référence au titre du livre, par exemple, Leroux précise que garder, c’est « protéger, non contre le changement, mais contre la disparition, l’écroulement » (p. 26) parce que, écrit-il, l’« absence de normes serait le chaos; à la limite, il n’y aurait plus de langue, plus de communication, tout se dissoudrait dans la relativité » (p. 27). L’auteur va jusqu’à affirmer que les règles de la langue populaire ne peuvent pas être fixées, parce qu’elles « ne peuvent l’être par définition » (p. 140).

Malgré ces quelques réserves, Le Gardien de la norme est un livre intéressant pour quiconque veut entrer dans le quotidien du réviseur littéraire : les premiers chapitres pourraient être utiles aux étudiants qui aspirent à travailler dans les domaines de la révision, de la rédaction ou de la traduction. La suite de l’ouvrage intéressera davantage ceux et celles qui veulent connaître la personne de Jean-Pierre Leroux.

 

 


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