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Le pouvoir salvateur de la traduction

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Je me rappelle encore la joie que l’écoute de films tels La mélodie du bonheur ou Mary Poppins me procurait lorsque j’étais enfant. J’étais à la fois stupéfait et émerveillé par l’idée qu’une personne ou qu’un groupe de personnes puissent entonner une chanson impromptue, accompagnées d’une musique « magique » raisonnant de toute part, sans qu’une radio ou qu’un orchestre soient présents. Depuis, la magie a fait place au savoir, mais la joie ressentie est restée intacte.

Les émotions engendrées par la musique ou par les paroles d’une chanson nous suivent toute notre vie. Peu importe notre âge, nous sommes tous susceptibles à l’émoi, aux sentiments et aux bouleversements d’un couplet envoûtant entendu au cours de notre existence.

Enfant, je ne pouvais imaginer que les paroles que je chantonnais étaient le fruit d’une traduction. Je croyais que tout ce que j’entendais était créé en français. Il m’a fallu apprendre et comprendre, d’une part, que la traduction existait et, d’autre part, que mes films préférés étaient aussi diffusés dans d’autres langues pour que je me rende soudain compte que nombre de mes films favoris n’étaient pas français, que leur langue originale n’était pas le français et que les chansons qu’ils présentaient étaient traduites en français. À cet instant, mon esprit d’enfant a fait un bon prodigieux vers la découverte de l’Autre, entamant ainsi son exploration de la diversité du monde.

Si j’étais né trente ans plus tard, je n’aurais pas nécessairement eu ce privilège. En effet, dès les années 1990, la traduction et l’adaptation des chansons au cinéma et à la télévision n’étaient plus de mise. Qui plus est, comme le remarque Andréa Doyle Simard dans son mémoire portant sur la comédie musicale américaine en contexte francophone, même au milieu des années 2010, « on traduisait le texte en français et on conservait les chansons en anglais1 ». En fait, à la lecture du dossier piloté par Valérie Florentin, on se rend compte que non seulement cette observation est toujours vraie, mais qu’elle s’applique également au cinéma et à la télévision.

De nos jours, il est donc fréquent que des enfants écoutent les dialogues d’un film, d’une émission de télévision ou d’un dessin animé dans une langue, mais les chants de la même œuvre dans une autre langue. Les enfants de pays officiellement unilingues comme la France et l’Allemagne sont aussi exposés à ce bilinguisme tout en nuances. Bien entendu, dans ces circonstances, tous se familiarisent avec la sonorité d’une langue étrangère, ce qui pourrait leur permettre d’apprendre une deuxième langue aisément et d’augmenter ainsi leur employabilité.

Toutefois, une telle situation ne comporte pas que des avantages : la question de la survie des langues menacées et de leur culture associée se pose. Foyers d’images uniques, de découpages de la réalité distincts et d’expressions conceptuelles singulières, ces langues participent à la richesse du patrimoine linguistique, scientifique et culturel humain. Pour reprendre des forces et se maintenir, elles doivent accroître le nombre de leurs locuteurs natifs. L’éducation familiale et sociale des enfants joue un rôle primordial dans ce projet. Sachant que les chansons entendues au cours de l’enfance participent au développement du langage et favorisent l’éveil à la lecture ainsi qu’à l’écriture2, en plus de contribuer à cultiver l’imagination et la créativité tant chez les enfants que chez les adultes, on ne peut qu’encourager l’écoute de chansons traduites vers les diverses langues du monde. La traduction constitue en effet un moyen d’enrichissement linguistique et culturel privilégié par l’importation d’images et de concepts étrangers recadrés et ajustés à la réalité de la langue d’accueil tout en faisant la promotion de cette langue auprès de ses locuteurs natifs et seconds, petits et grands.

Le pouvoir salvateur de la traduction des arts musicaux se manifeste en nous chaque fois que nous écoutons ou entamons un chant, une comptine, une chanson… en version non originale, mais dans notre langue. En réclamant des versions traduites auprès des distributeurs et des gouvernements et en achetant ces versions, nous contribuons à la pérennité de nos langues respectives. Nous léguons ainsi un héritage précieux aux générations d’amatrices et d’amateurs, de créatrices et de créateurs ainsi que de traductrices et de traducteurs d’art musical à venir.  Soyons en fiers!


1) Andréa Doyle Simard (2017). La comédie musicale américaine en contexte francophone : Les défis linguistiques et extralinguistiques reliés à la traduction, Mémoire de maîtrise dirigé par Sophie Stévance et Serge Lacasse, Université Laval, page 15, en ligne : https://corpus.ulaval.ca/jspui/bitstream/20.500.11794/27972/1/33278.pdf

2) Équipe Naître et grandir (2018). « Les bienfaits des chansons et des comptines », in Naître et grandir, article révisé par Marie-Ève Bergeron-Gaudin, M. Sc., orthophoniste, en ligne : https://naitreetgrandir.com/fr/etape/1_3_ans/jeux/fiche.aspx?doc=ik-naitre-grandir-enfant-bienfait-comptine


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