Imprimer
Partage :

Une pluralité de nations et de langues dans un pays multiculturel

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Parmi les nombreuses caractéristiques qui distinguent le Canada des autres pays de notre planète, ses deux langues officielles, le français et l’anglais, font toujours bonne figure. Ces deux idiomes n’ont pourtant pas le continent américain comme point d’origine. Ils ont été importés d’Europe de l’Ouest par deux États colonisateurs à la recherche de ressources garantissant leur essor économique et leur pérennité politique : la France et la Grande-Bretagne. Au cours de leur histoire, ces grandes puissances sont entrées en conflit de façon quasi-permanente et elles ne se sont jamais vraiment souciées des peuples et des nations dont elles s’appropriaient le territoire pour assouvir leur soif insatiable de matières premières, voire de domination.

Une histoire mouvementée

En Amérique du Nord, leur rivalité s’est soldée par l’instauration du régime politique anglais dans l’ancienne colonie française en 1759. Quinze ans plus tard, afin de faciliter l’administration du territoire, le Parlement britannique a adopté l’Acte de Québec. Cet acte a redonné à la majorité francophone le droit d’appliquer les règles juridiques françaises aux affaires civiles, tout en confirmant les règles juridiques anglaises pour les affaires criminelles1. C’est ainsi qu’a commencé la cohabitation délicate de deux langues-cultures distinctes appartenant à deux peuples différents sur un continent qui était pourtant déjà habité par des dizaines d’autres nations ayant chacune une langue-culture propre.

L’histoire du Canada est résolument centrée sur la notion de « deux peuples, deux langues ». Elle est parsemée de révoltes, de méfiance et d’injustice, mais elle est aussi saupoudrée de solidarité, de coopération et de (ré)conciliation. Elle est jalonnée de conflits socio-politiques portant sur les concepts d’identité nationale, de culturalisme étatique et de préservation linguistique, mais est également guidée par la recherche de l’unité nationale fédérale.

Un bilinguisme officiel utile

Au Canada de nos jours, la désignation de l’anglais et du français comme langues officielles vise entre autres objectifs la survie des minorités linguistiques d’origine européenne, considérées comme co-fondatrices du pays : les communautés francophones canadiennes et la communauté anglophone québécoise. Selon le sociolinguiste Jacques Leclerc, « l'État moderne constitue un puissant levier pour la promotion ou la régression d'une langue. Quand il s'agit du statut accordé à la langue officielle, l'État se sert de ses pouvoirs pour la propulser à l'avant-scène et l'imposer aux dépens des autres langues qui se trouvent nécessairement dans une situation d'infériorité2. » La notion d’un État fédéral officiellement bilingue cherche ainsi à rétablir un équilibre linguistique absent de notre société par une prescription statutaire.

Bien entendu, le statut de langue officielle du français fait l’objet de débats sociaux et politiques incessants, car les résultats escomptés ne sont pas ceux qui sont observés. À ce sujet, Daniel Leblanc, journaliste au quotidien Le Droit, rappelle que « [n]ombreux sont les gens à dire que le Canada est un pays avec deux langues officielles, et non pas un pays bilingue. À première vue, on pourrait croire qu'il s'agit de deux faits semblables, mais la nuance est de taille3 […]. » En effet, d’après un article de la Presse Canadienne dans Le Devoir4, les données de Statistique Canada de 2016 démontrent que les francophones adoptent davantage l’anglais que les anglophones le français, ce qui aggrave le déséquilibre.

Comme c’est le cas pour de nombreux pays, le statut des langues parlées au Canada est capital pour garantir une paix sociale relative et calmer les revendications autonomistes. De plus, un État d’apparence stable est sécurisant pour ses citoyens, pour les investisseurs étrangers et pour sa réputation internationale. La façon dont un État gère sa politique linguistique officielle, même si celle-ci peut a priori paraître dispendieuse, rapporte des dividendes substantiels en matière de qualité de vie et de prospérité nationale.

Il faut ajouter à ce bilan national positif la visibilité internationale accrue du Canada, qui bénéficie de la notoriété que lui confère son bilinguisme officiel. En effet, comme membre prééminent de l’Organisation internationale de la Francophonie5 et du Commonwealth6 – dont l’un des critères d’adhésion est la reconnaissance de l’anglais comme langue de communication7 – le Canada bénéficie d’une influence politique étendue. En outre, la participation du pays à l’administration et au fonctionnement bilingue d’organisations mondiales telle l’ISO, l’OTAN et l’ONU est autant remarquable que remarquée dans le monde entier.

Un bilinguisme insuffisant

Le statut de langue officielle est non seulement important pour ralentir, voire éventuellement inverser, l’assimilation des locuteurs du français et de l’anglais en milieu minoritaire, il l’est aussi pour favoriser l’épanouissement de communautés linguistiques isolées en dépit des tendances sociales contraires auxquelles elles sont confrontées.

Or, les bienfaits que procure ce statut peuvent être étendus aux communautés autochtones qui en ont plus que besoin. Rappelons-nous les écrits de Jacques Leclerc expliquant que les langues officielles s’imposent « aux dépens des autres langues qui se trouvent nécessairement dans une situation d'infériorité2. » Les langues autochtones sont sans véritable statut au Canada; elles sont donc en danger d’extinction. C’est du moins ce que nous révèle le recensement de 2016. En effet, à peu près 1,6 million de Canadiens se disent d’origine autochtone, mais le nombre de personnes d’identité autochtone « dépasse largement celui des locuteurs des langues amérindiennes8 » En fait, presque toutes les langues autochtones sont parlées dans des communautés de moins de 1000 locuteurs, situation qui n’est guère reluisante pour l’avenir de ces langues.

Une loi nouvelle

Certes, le Canada a adopté la Loi concernant les langues autochtones le 21 juin 2019. Cette loi vise à « soutenir les peuples autochtones dans leurs efforts visant à se réapproprier les langues autochtones et à les revitaliser, les maintenir et les renforcer9 […], » mais elle n’a toujours pas fait ses preuves. Le Canada compte environ 12 familles linguistiques et 70 langues autochtones qui participent toutes à la richesse et à la diversité de la connaissance et de l’expérience humaines. Nous devons donc les protéger de l’extinction. Bien entendu, « il ne faut pas se leurrer, tout État tend normalement vers l'unilinguisme et il est difficile de résister à la dominance d'une langue2. » Ce constat est certes navrant, mais il n’est pas un arrêt de mort pour autant. Nous avons en effet la liberté de faire des choix sociaux et politiques constructifs qui peuvent changer une tendance mortifiante en élan vivifiant.

Quelques éléments de réflexion

Comme je l’ai déjà mentionné dans l’éditorial du numéro 139 de Circuit10, la traduction, l’interprétation et la terminologie constituent des outils essentiels pour sauver les langues autochtones de l’extinction, car ces professions permettent le transfert de connaissances traditionnelles d’une génération à l’autre et d’un peuple à l’autre tout en respectant leurs spécificités linguistiques et culturelles. L’adoption des graphies autochtones dans les communications officielles et la création de vocabulaires adaptés sont des exemples concrets de ce que peuvent réaliser des traductrices et des terminologues bénéficiant d’une formation universitaire et communautaire approfondie.

L’instruction constitue également un outil important pour sauver les langues autochtones. En effet, donner à toutes les communautés les moyens financiers et juridiques d’offrir un enseignement complet à leurs enfants dans leur langue permettrait de renforcer le sentiment d’appartenance qui est indispensable à l’épanouissement de ces communautés. Par ailleurs, enseigner aux enfants non-autochtones la langue et la culture autochtones du territoire dans lequel ils habitent leur donnerait aussi l’occasion de connaître les réalités autochtones locales, de se rapprocher des personnes qui les accueillent dans leurs terres et de lutter contre le racisme systémique qui sévit dans notre société. Déjà, les universités de partout au Canada commencent à s’ouvrir à l’idée d’un enseignement reflétant les traditions autochtones en plus d’offrir des cours sur la culture et les langues. C’est un début qui se doit de continuer pour ne pas tomber dans le piège d’une mode sociale bien-pensante mais éphémère.

En somme…

Notre société se transforme, et j’ose croire qu’elle s’ouvre progressivement aux cultures des premiers peuples de l’Amérique du Nord. Lorsque j’observe les générations qui suivent la mienne, je suis plein d’espoir, mais je reste conscient des leçons de l'histoire : il ne faut rien tenir pour acquis, il faut être constamment vigilant. Si nous retenons ces leçons, l’avenir sera harmonieux et resplendissant de diversité.


  1. Gouvernement du Canada (2012) « Découvrir le Canada - L’histoire du Canada ». [En ligne]. https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/organisation/publications-guides/decouvrir-canada/lisez-ligne/histoire-canada.html
  2. Leclerc, Jacques (2020) « Le bilinguisme des États souverains » in L'aménagement linguistique dans le monde, Université Laval. [En ligne]. http://www.axl.cefan.ulaval.ca/Langues/3cohabitation_Etats_souverains.htm
  3. Leblanc, Daniel (2016) « Un pays avec deux langues officielles, pas un pays bilingue » in Le Droit, édition numérique. [En ligne]. https://www.ledroit.com/archives/un-pays-avec-deux-langues-officielles-pas-un-pays-bilingue-208c0cf5e2f20c94f488aa85e912092c
  4. La Presse canadienne (2019) « Le bilinguisme, une affaire de Québécois, selon Statistique Canada » in Le Devoir. [En ligne] https://www.ledevoir.com/societe/564077/le-bilinguisme-une-affaire-de-quebecois
  5. Organisation internationale de la Francophonie (2020) 88 États et gouvernements. [En ligne].  https://www.francophonie.org/88-etats-et-gouvernements-125
  6. The Commonwealth (2020) Member countries. [En ligne]. https://thecommonwealth.org/member-countries
  7. The Commonwealth (2020) Joining the Commonwealth. [En ligne]. https://thecommonwealth.org/about-us/joining-the-commonwealth
  8. Leclerc, Jacques (2020) « Les langues et les droits linguistiques des autochtones » in L'aménagement linguistique dans le monde, Université Laval. [En ligne]. http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/cndautocht.htm
  9. Parlement du Canada (2019) [En ligne]. « Loi concernant les langues autochtones ». [En ligne]. https://www.parl.ca/DocumentViewer/fr/42-1/projet-loi/C-91/sanction-royal
  10. Caignon Philippe (2018) « Exercer la traduction, l’interprétation et la terminologie pour sauver les langues autochtones de l’extinction », in Circuit, no 139, Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec. [En ligne]. https://www.circuitmagazine.org/edito-139

Partage :