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Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage

Le travail méconnu des comités parlementaires et de leurs traducteurs1

Par Michelle Delorme

Les joutes oratoires et les déclarations-chocs qui font le pain et le beurre des commentateurs et analystes politiques nous viennent spontanément à l’esprit quand il est question de la Chambre des communes et du Sénat. Pourtant, le travail qu’on y fait est loin de se résumer à cette flamboyance. Par exemple, la Chambre et le Sénat comptent une vingtaine de comités chacun, dont le Comité permanent des langues officielles, au titre de l’article 88 de la Loi sur les langues officielles. Chaque comité est composé d’un nombre représentatif de membres de tous les partis reconnus en Chambre et chargé d’étudier divers dossiers liés à son mandat. Il peut s’agir d’une question soumise par un membre ou encore d’un projet de loi.

Les comités siègent pendant les activités courantes de la Chambre ou du Sénat, ce qui veut dire que les membres doivent périodiquement s’absenter quelques heures pour effectuer un travail de fond sur les dossiers à l’étude au sein de leur comité. Si un vote survient, un timbre sonore se fait entendre et le comité suspend brièvement ses travaux pour permettre à ses membres d’exercer leur devoir démocratique.

Différents témoins sont entendus par les comités. Une majorité de membres peut convoquer un ministre, un expert, un simple citoyen ou des fonctionnaires qui auront l’occasion, avant la période de questions (petite distinction intéressante : il n’y a qu’une période des questions, mais moult périodes de questions au Parlement!), de faire une déclaration préliminaire, c’est-à-dire un bref exposé. Par exemple, quand le Comité permanent des Finances se penche sur le Budget, le ministre ou son représentant est naturellement invité à comparaître devant les membres pour répondre à leurs questions. Chaque article, paragraphe et alinéa du projet de loi correspondant est passé au peigne fin et le Comité peut débattre pendant des semaines de certaines formules, des montants alloués, voire des conséquences légales possibles du libellé. C’est un processus essentiel à l’adoption de la meilleure législation possible qui, une fois dûment accompli par les comités de la Chambre, est repris par ceux du Sénat!

Les comités et le coronavirus

Dans des circonstances exceptionnelles, comme celles du printemps dernier, les projets de loi sont adoptés à toute vapeur, sur accord tacite des députés du gouvernement et de l’opposition, afin de parer à la crise.

En raison de la fermeture du Parlement, puis de sa réouverture partielle, les comités ont dû s’adapter et recourir aux avancées technologiques pour poursuivre leurs travaux : toutes les activités des comités devaient avoir un lien direct avec la gestion de la pandémie de coronavirus. Au-delà de cette contrainte, la maîtrise de l’environnement Zoom a posé son lot de difficultés, puisque, pandémie oblige, les réunions sont devenues virtuelles. La complexité de cet exercice est de taille : il faut permettre à des députés de partout au pays, bénéficiant d’une connexion Internet et de matériel informatique fort variables, d’entendre des témoins eux aussi dispersés aux quatre coins du Canada pour ensuite leur poser des questions et débattre de différents enjeux, le tout en respectant la procédure usuelle et en minimisant les risques! Le passage à Zoom a créé toutes sortes de problèmes, plus particulièrement pour les interprètes. Il a aussi compliqué la tâche des copistes, la qualité du son n’étant pas toujours optimale. Et les traducteurs ont eux aussi dû gérer une nouvelle réalité : si le travail des copistes est compromis et les échanges sont plus brouillons, le texte à traduire n’en est que plus confus. Force est de constater que l’on ne s’exprime pas de la même façon lorsque l’on s’adresse à une caméra et que nos interlocuteurs ne sont plus que de petites boîtes à notre écran. La fluidité des échanges en souffre, tout comme leur qualité, puisque l’on se concentre d’abord sur le fonctionnement d’un système nouveau et intimidant plutôt que sur le contenu! Ai-je bien levé la main (fonction Zoom) pour prendre la parole? Est-ce que j’ai coupé ou activé mon micro? Pourquoi est-ce que rien ne s’affiche comme il faut? Bref, une sacrée courbe d’apprentissage aux maintes répercussions!

Les Débats et les Comités : bonnet blanc, blanc bonnet?

La formule exceptionnelle adoptée par le gouvernement, avec seulement 30 députés présents en Chambre, a bousculé les normes parlementaires et la charge de travail des traducteurs. Les Débats et les Comités sont en effet deux volets distincts d’un même service du Bureau de la traduction, de Services publics et Approvisionnement Canada (auxquels on doit aussi ajouter les Documents et l’Interprétation). Cette faible représentation en Chambre a pris la forme d’un comité spécial, ce qui fait que les travaux se sont mués en des réunions où les comptes rendus avaient des allures de hansard! L’équipe des Comités a dû gérer de nouvelles règles de traduction et des délais plus serrés qu’à l’habitude. En effet, notre charge de travail est généralement plus stable qu’aux Débats, quoique les comptes de mots demeurent costauds. Nous avons certes nos périodes de pointe, mais elles n’ont pas la nature extrême de celles des Débats. Une réunion de comité dûment enregistrée est transcrite, puis soumise à la traduction. Le texte est divisé en blocs d’environ 650 mots entre les membres des équipes de jour et de soir. Les traducteurs ont accès à la liasse, soit un ensemble de documents bilingues et unilingues soumis par les témoins, la Bibliothèque du Parlement et le greffe du comité, qui s’occupe des motions et de leur traduction officielle. Dans le cas de travaux de longue haleine, il est aussi important de consulter les comptes rendus antérieurs, puisque des extraits sont souvent cités ou repris.

Là où les traducteurs du hansard doivent gérer les envolées lyriques et les coups de gueule, les traducteurs des Comités s’immergent plus à fond dans les sujets au menu, qu’il s’agisse de la cybersécurité des transactions bancaires, des accords de libre-échange ou des besoins ciblés des producteurs de pommes de terre, en plus d’avoir à décoder les hésitations, voire la confusion, des membres qui sont eux aussi des généralistes face à l’étendue des questions abordées. Dur, dur de trancher quand on comprend à peine ce que des spécialistes de la sécurité informatique nous expliquent! Encore plus difficile de savoir où le député ou le sénateur veut en venir quand il pose une question qui ne semble pas cadrer avec le sujet! D’où toute l’importance d’écouter les bandes (accessibles en ligne), ainsi que de consulter la liasse et les comptes rendus antérieurs! Heureusement, contrairement à nos confrères des Débats, nous avons accès à tout le texte avant de le traduire, nos blocs sont séquentiels et nous disposons d’une petite marge de manœuvre.

En somme, nous avons le privilège, en tant que traducteurs des Comités, d’accéder à nombre d’échanges et de réflexions au cœur du processus parlementaire et d’apprendre sans cesse sur une foule de sujets! C’est un travail d’une grande richesse qui mérite d’être davantage connu et reconnu!

Michelle Delorme est diplômée en traduction de l’Université Laval. Après 22 ans de carrière dans le secteur privé à titre de salariée, puis de pigiste, elle s’est jointe à l’équipe des Comités du Bureau de la traduction de Services publics et Approvisionnement Canada en avril 2019.

1 Le présent article ne propose qu’un bref aperçu de l’étendue des activités et responsabilités des comités. Pour plus de détails, voir le site de la Chambre des communes, au www.noscommunes.ca/About/OurProcedure/Committees/c_g_committees-f.htm.


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