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L’interprétation parlementaire à l’ère du coronavirus

Par Anton-Emmanuel Demarchi

On se divertit souvent, devant nos écrans ou nos consoles de jeux, à songer à un événement mondial qui viendrait renverser notre quotidien et l’ordre dans lequel on se range si confortablement. Or, ces derniers mois, les idées fantaisistes sont devenues réalité.

Au Bureau de la traduction de Services publics et Approvisionnement Canada, lorsque les premières rumeurs d’une pandémie ont été évoquées, différents scénarios abstraits et relevant presque de la science-fiction ont été envisagés pour continuer à respecter la Loi sur les langues officielles. En même temps, on se disait que ça passerait, ou que la COVID-19 n’aurait pas plus de conséquences qu’une banale épidémie de grippe. Cependant, devant l’inéluctable réalité, on a dû mettre en œuvre des mesures de distanciation et de protection. Puis la Chambre des communes et le Sénat ont cessé leurs activités : plus de séances, plus d’audiences, plus grand-chose.

L’avenir immédiat du service d’interprétation était incertain, d’autant plus qu’il y a d’habitude trois personnes dans une petite cabine, qui se relaient au micro. Heureusement est arrivée la bonne nouvelle : l’interprétation était un service « essentiel ». Notre proche avenir était assuré, avec restrictions toutefois : mesures de distanciation et de protection; consignes sur les gestes barrières à suivre; atténuation maximale du risque de transmission d’une maladie dont les conséquences étaient encore méconnue de la science.

Une opération menée à bien

Il était primordial de suivre les directives de la santé publique. La première étape était la distanciation : comment assurer le roulement habituel d’une équipe de deux à cinq personnes dans un si petit espace? La solution était simple : il suffisait de multiplier le nombre d’espaces individuels en installant des cabines provisoires dans les salles de réunions. Ainsi, chaque interprète aurait sa cabine attitrée et aseptisée. Les premières installations visaient à assurer le bon déroulement des conférences de presse quotidiennes.

Dans le sous-sol de l’édifice de l’Ouest du Parlement, les différents services impliqués se sont concertés pour mener à bien cette opération. Les résultats, bien qu’ils aient été imparfaits, ont été immédiats. Chaque jour, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a pu prendre la parole et être compris dans les deux langues officielles. Et quiconque a regardé quelques conférences de presse ces derniers mois a pu constater la présence systématique d’interprètes en langues des signes. Pour la première fois, nos collègues de l’American Sign Language (ASL) et de la langue des signes québécoise (LSQ) ont simultanément permis aux Canadiens sourds, sourds-aveugles, devenus sourds et malentendants d’avoir les dernières nouvelles en même temps que le reste de la population. Une véritable victoire pour l’accessibilité. Un pas en avant pour assurer l’égalité dans l’accès à l’information en temps opportun. Et une joie immense pour les interprètes français-anglais qui pouvaient côtoyer plus fréquemment leurs collègues.

Un nouveau rôle

Malgré ce succès apparent, toutefois, rien n'est gagné. Il reste encore bien du travail à faire. Avec l’espacement entre les cabines et la liaison à assurer avec les différents rouages de l’organisation, comment s’assurer de bien huiler la machine? On ne peut pas demander à un interprète à la fois d’interpréter et de régler les problèmes inhérents au rodage d’une nouvelle façon de faire...

C’est ainsi qu’entrent en jeu les coordonnateurs, points de contact entre le service d’interprétation et les autres, et responsables de l’effectif. Leur rôle évolue au fil des semaines et des leçons apprises. Tour à tour, les interprètes principaux assurent le bon déroulement des opérations lors des conférences de presse. Chaque soir, ils rédigent un rapport détaillant ce qui s’est bien passé, ce qui s’est mal passé et les leçons à tirer pour le lendemain : par exemple, comment assurer la distanciation lors d’une affectation, comment passer le micro d’une cabine à une autre, que dire au micro quand la qualité audio des lignes téléphoniques des journalistes rendent l’interprétation impossible. Chaque jour, les coordonnateurs en apprennent plus sur la façon de remplir cette nouvelle fonction, pour le bien des interprètes et des collègues des autres services. Le retour des comités parlementaires, à distance désormais, a forcé les coordonnateurs à s’adapter, puis la reprise des séances du Sénat et de ses comités a permis de rappeler les pigistes, qui ont répondu à l’appel en grand nombre.

Voici une journée typique dans la vie professionnelle du coordonnateur d’un comité du Sénat.  Arrivée un peu plus d’une heure avant le début des tests de son; installation à son poste; vérification du matériel dans les cabines (désinfectant en vaporisateur ou en lingette, bouteilles d’eau, etc.) et impression des documents dont l’équipe aura besoin. Discussion avec d’autres services, notamment la direction des comités et les services techniques. Ensuite, pendant une heure trente de tests et par vague, les témoins, les sénateurs non membres du comité et les sénateurs affectés au comité parlent à tout de rôle pour qu’on puisse évaluer le son de leur voix.

Au début de la pandémie, très peu de parlementaires avaient un microphone capable de fournir un son convenable, mais aujourd’hui, la majorité d’entre eux dispose d’un casque avec micro-tige intégré fourni par la Chambre des communes ou le Sénat. Ce type d’appareils atténue les risques inhérents aux réunions à distance : mauvaise connexion audiovisuelle, parasites ou interférences sur la ligne, variabilité du volume, bruits de fond, par exemple. Il permet ainsi de prévenir les chocs acoustiques, les acouphènes et autres blessures qui peuvent survenir quand le son est mauvais. Quand les tests sont terminés, que les membres du comité ont bien placé le casque sur leur tête et que les témoins utilisent le meilleur équipement à leur disposition, la réunion peut commencer. Le coordonnateur surveille la qualité du son, garde un œil sur les chaînes d’interprétation et communique continuellement avec son équipe et les autres services présents. La priorité absolue reste la santé et la sécurité. Un son de mauvaise qualité peut entraîner des interruptions de service. Les services d’interprétation sont essentiels, oui, mais l’ouïe des interprètes l’est tout autant. Le Parlement semble avoir pris cette réalité à cœur, notamment après les témoignages d’interprètes devant le Comité de la procédure et des affaires de la Chambre. Cette prise de conscience et un important soutien des différents intervenants, tant du service de l’interprétation que des services techniques, ont accéléré les améliorations.

Il y a eu des difficultés (animaux de compagnie se joignant à la conversation, dix personnes parlant en même temps comme ils le feraient à la Chambre, etc.), mais également de bons moments : de petites traditions ont vu le jour au fil des semaines, traditions qui vont nous manquer, étrangement. Jamais plus après le grand retour à la normale, par exemple, on ne se commandera un repas tous ensemble les mercredis après-midi entre deux séances du Comité des affaires sociales, partageant entre services quelques moments de répit et de convivialité. Dans dix ans, on se souviendra de cette bien étrange époque durant laquelle une simple poignée de main nous était interdite, époque qui nous a forcés à repenser notre façon de faire et qui, à notre insu, a changé notre profession de façon notable.

Période à revivre? Plus jamais, souhaitons-le. Mais période à méditer de temps en temps pour se rappeler notre adaptabilité, notre créativité et notre solidarité face à des contraintes auxquelles on n’avait certes nul autre choix que de se plier, mais que nous avons surmontées ensemble.

Anton-Emmanuel Demarchi s’est joint au Bureau de la traduction de Services publics et Approvisionnement Canada en 2014 et occupe présentement le poste d’interprète parlementaire principal.


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