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Rencontre avec Matthieu LeBlanc

Le bilinguisme officiel et la langue française
au Nouveau-Brunswick

Photo Matthieu LeBlancComme entité politique, le Canada est officiellement bilingue. La réalité est tout autre lorsqu’il est question des provinces et territoires qui forment le pays. Dans les faits, seul le Nouveau-Brunswick a promulgué des lois régissant le bilinguisme et le biculturalisme. Pour en discuter, Circuit s’est entretenu avec Matthieu LeBlanc, vice-doyen de la Faculté des arts et des sciences sociales et professeur titulaire au Département de traduction et des langues à l’Université de Moncton, la plus grande université de langue française du Canada à l’extérieur du Québec.

Propos recueillis par Barbara McClintock, traductrice agréée

Circuit : Comment vous êtes-vous intéressé à la traduction et à l’enseignement?

Matthieu LeBlanc : Même si j’ai d’abord fait des études en géographie et en histoire, j’ai toujours été attiré par la « chose linguistique ». C’est ainsi que, B.A. en poche, j’ai décidé d’entamer un deuxième baccalauréat, cette fois-ci en traduction professionnelle, dans le but précis de devenir traducteur, ce que j’ai fait dès l'obtention de mon diplôme. Avide d’en savoir plus sur la traduction et les langues, je me suis peu après dirigé vers l’École de traduction et d’interprétation de l’Université d’Ottawa pour y poursuivre mes études de deuxième cycle en traduction; je me suis plus précisément spécialisé en enseignement de la traduction. Dès la fin de ma maîtrise, j’ai commencé à enseigner la traduction au Département de traduction et des langues de l’Université de Moncton. J’ai par la suite obtenu un doctorat en sciences du langage avec spécialisation en sociolinguistique. Aujourd’hui, mes champs d’intérêt, en recherche, sont la traductologie et la sociolinguistique. Du côté de l’enseignement, j’ai surtout donné des cours d’initiation à la traduction, de traduction générale, de traduction spécialisée, de stylistique comparée, de rédaction et de révision.

C. : Certains voient le Nouveau-Brunswick comme un parfait exemple de la coexistence pacifique des deux langues officielles. Quels sont les avantages et les inconvénients de vivre et de travailler dans une province officiellement bilingue?

M. L. : On est porté à croire que le Nouveau-Brunswick est un parfait exemple de la coexistence pacifique des deux langues officielles, mais les tensions entre les membres des deux principales communautés linguistiques ne s’estompent pas, même après plus de 50 ans de bilinguisme officiel. En fait, ces dernières années, on assiste à une sorte de recrudescence du mouvement « anti-francophone » mené par un petit groupe d’anglophones qui s’opposent au bilinguisme officiel. Il y a même des partis politiques qui remettent en question les droits acquis en matière linguistique. Le problème, c’est que le bilinguisme officiel est parfois mal compris par certains membres du groupe majoritaire, c’est-à-dire les anglophones. Par exemple, certains prétendent que pour travailler au Nouveau-Brunswick, il faut absolument être bilingue, alors que ce n’est pas le cas. Il existe encore bien des postes pour les unilingues, notamment les anglophones. Pour les francophones unilingues, par contre, c’est une autre histoire. Bref, c’est surtout autour de l’accès aux ressources – les postes, l’ascension professionnelle – et des coûts du bilinguisme que s’articulent les débats linguistiques au Nouveau-Brunswick. Cela étant, il existe de nombreux exemples de coexistence pacifique des membres des deux communautés linguistiques de langue officielle. Le Festival littéraire Frye en est l’exemple le plus éloquent.

C. : Comment la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick soutient-elle et protège-t-elle la langue française dans la province?

La Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick est promulguée en 1969 et mise à jour en 2002. Par ailleurs, en 1981, l’Assemblée législative adopte la Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles au Nouveau-Brunswick. En 1982, la province fait enchâsser certains droits linguistiques dans la Charte canadienne des droits et libertés, et en 1993 la Charte est modifiée pour inclure les principes énoncés dans la Loi reconnaissant les deux communautés linguistiques officielles du Nouveau-Brunswick. Ainsi, les francophones bénéficient de certaines protections et garanties qui ont été rendues possibles grâce aux lois susmentionnées. Par exemple, la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick renferme des dispositions sur les débats et les travaux de l’Assemblée législative, les actes législatifs, l’administration de la justice, les communications avec le public, les services de police, les services de santé, les municipalités et les commissions de services régionaux. La Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles du Nouveau-Brunswick, pour sa part, comporte des dispositions sur la reconnaissance de la communauté linguistique française et la communauté linguistique anglaise, une première dans l’histoire de ces communautés. Le document se veut avant tout l’expression d’une volonté affirmative de l’égalité culturelle, éducative et sociale de ces deux communautés. Il importe également de mentionner que la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick (2002) a prévu la création du poste de commissaire aux langues officielles. Ce sont certes là des protections non négligeables pour les membres de la communauté linguistique minoritaire, mais il demeure que les acquis continuent à être remis en question par certains et que, par conséquent, une vigilance continue s’impose. 

C. : On sait qu’Antidote, entre autres dictionnaires, ne reconnaît pas le français acadien. Parlez-nous des difficultés rencontrées par la population acadienne pour protéger sa langue et sa culture.

M. L. : Il est vrai que le français acadien est très peu présent dans les dictionnaires de langue française. Mais c’est le cas de bien d’autres variétés géographiques du français, qui ne peuvent toutes figurer dans des ouvrages dont la visée n’est pas de les représenter mais bien d’illustrer les pratiques normatives. Il n’empêche que le dictionnaire Usito fait une plus grande place au français acadien, et l’on reconnaît périodiquement dans le Petit Larousse et dans Le Petit Robert certains mots acadiens (ex. : aboiteau, chiac, zire).

Mais tout compte fait, ce n’est pas la non-reconnaissance du français acadien dans certains dictionnaires qui constitue le plus grand obstacle aux locuteurs du français en Acadie. Il importe de noter que le nombre de personnes ayant déclaré avoir le français comme langue maternelle a diminué de 1,3 % de 2001 à 2016 (Statistique Canada). Les « transferts linguistiques » – ou l’adoption de l’anglais par les locuteurs du français – continuent de s’accentuer dans la province, ce qui constitue un réel obstacle à l’épanouissement du français. Enfin, les taux de bilinguisme au Nouveau-Brunswick sont très asymétriques : alors que plus de 71 % des francophones ont une connaissance des deux langues officielles, 15 % seulement des anglophones sont bilingues (Statistique Canada).

C. : Chaque année, vous voyez une nouvelle cohorte de traducteurs en herbe. La Loi sur les langues officielles les a-t-elle aidés à mieux connaître leur deuxième langue et à se préparer à leur carrière?

M. L. : Ce n’est pas tant la Loi sur les langues officielles que l’instauration de la dualité linguistique dans le système d’éducation de la province qui a permis à nos étudiantes et étudiants de perfectionner leurs compétences linguistiques, tant en langue maternelle qu’en langue seconde. Grâce à la mise en place de deux secteurs d’éducation distincts et homogènes dans les années 1970, les francophones et les anglophones peuvent aujourd’hui recevoir une instruction dans leur langue maternelle. Il n’y a donc plus d’écoles bilingues, qualifiées d’« assimilatrices » pour les membres de la communauté linguistique minoritaire, les francophones. Qu’ils fréquentent une école de langue française ou une école de langue anglaise, les élèves ont l’occasion d’apprendre la seconde langue officielle, c’est-à-dire l’anglais ou le français, dont l’enseignement est obligatoire. Les élèves du système anglophone bénéficient également de programmes d’immersion française.

Ainsi, les étudiantes et étudiants qui entament leurs études en traduction, pour la plupart des francophones, sont déjà bilingues, même si leur niveau de bilinguisme individuel peut bien sûr varier. Le programme de l’Université de Moncton prévoit, dès la première année, des cours de perfectionnement tant en anglais qu’en français, l’objectif étant de consolider les acquis linguistiques des étudiantes et étudiants.

C. : Avez-vous des recommandations pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur le peuple acadien et sa culture?

M. L. : L’Université de Moncton offre toute une panoplie de cours sur l’Acadie – en histoire, en littérature, en linguistique, en sociologie, en science politique, en éducation, en arts visuels, et j’en passe – qui, pandémie oblige, se donneront tous en ligne cette année. La page Web du Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson  est aussi un bon point de départ, mais il faut se rendre sur place pour y effectuer des recherches. Du côté des livres, la Libraire acadienne de l’Université de Moncton propose une gamme d’ouvrages sur l’Acadie et le Nouveau-Brunswick (histoire, littérature, linguistique, sociologie, etc.).

Mes recommandations? Je ne nommerai que quelques livres, faute d’espace. Je propose d’abord aux lecteurs l’ouvrage collectif de Phil Comeau, Warren Perrin et Mary Broussard Perrin intitulé L’Acadie hier et aujourd’hui. L’histoire d’un peuple. Paru en août 2014 à l’occasion du Congrès mondial acadien, cet ouvrage réunit 65 articles et propose une « interprétation de l’histoire de l’Acadie à travers le regard de la diaspora acadienne ». Le livre a remporté le Prix France-Acadie en 2015. Il y a aussi l’ouvrage de Michelle Landry sur l’histoire sociopolitique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (L’Acadie politique. Histoire sociopolitique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick), celui de Nicole Lang et Nicolas Landry sur l’histoire de l’Acadie (Histoire de l’Acadie), celui de Michel Doucet sur les droits linguistiques (Les droits linguistiques au Nouveau-Brunswick : à la recherche de l’égalité réelle) et celui d’Annette Boudreau sur les pratiques et les idéologies langagières en Acadie (À l’ombre de la langue légitime. L’Acadie dans la francophonie). Enfin, en 2021 paraîtra un ouvrage de référence réunissant une centaine d’articles thématiques sur l’Acadie. Il s’agit de L’état de l’Acadie, collectif dirigé par Michelle Landry, Julien Massicotte et Dominique Pépin-Filion.


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