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Langage scientifique : la TA est-elle à la hauteur? 

Louis 2 YGrâce à l’intelligence artificielle, la traduction automatique a progressé à grands pas ces dernières années, et la traduction automatique neuronale est désormais incontournable. On peut toutefois se demander si elle s’applique de façon égale à tous les domaines. Qu’en est-il notamment de la traduction scientifique, qui a des exigences particulières? Pour en savoir davantage à ce sujet, complémentaire au dossier du présent numéro, Circuit s’est entretenu avec Louis Noreau, astrophysicien devenu traducteur, aujourd’hui à la retraite.

Propos recueillis par Barbara McClintock, traductrice agréée et terminologue agréée

Circuit : Avant de vous intéresser à la traduction, vous avez fait carrière comme scientifique. Quelle était votre spécialité?

Louis Noreau : J’ai d’abord décroché un baccalauréat en physique à l’Université Laval en préparation à mes études supérieures en astrophysique à l’Université de Toronto. Dès le départ, j’ai opté pour la radioastronomie, car elle permet d’observer des astres indétectables par les télescopes optiques, notamment les grands nuages de gaz neutre ou ionisé de la Voie lactée et des autres galaxies. Après tout, l’essentiel est invisible pour les yeux. Je m’intéressais surtout aux galaxies en interaction, ainsi qu’à la cosmologie d’observation. 

C. : Comment avez-vous commencé à travailler en traduction? 

L. N. : J’aime dire que j’ai commencé à travailler comme réviseur dès mon arrivée à Toronto en septembre 1979, alors qu’on m’avait demandé de revoir la traduction d’une présentation du défunt planétarium McLaughlin. Pendant mes études, le département d’astronomie m’a régulièrement sollicité pour des traductions et des révisions. Au-delà de l’astronomie, mon séjour à Toronto m’a ouvert à l’univers des langues, grâce à la rencontre de nombreux étudiants étrangers. J’y fréquentais des passionnés de la linguistique et j’ai constaté que j’aurais pu étudier dans ce domaine avec un égal bonheur. 

À ma grande surprise, les demandes de révisions linguistiques ont continué à mon retour comme chercheur postdoctoral à l’Université Laval, ainsi qu’au CNRC (Conseil national de recherches Canada, ndlr) où j’ai travaillé dans les années 1990. Dans le cadre de mes travaux scientifiques et administratifs, j’ai pu lire certains de mes textes anglais traduits en français, une expérience qui m’avait profondément touché. 

Conséquence des coupes budgétaires du gouvernement fédéral, j’ai dû quitter le CNRC en octobre 1998. J’avais alors une quarantaine d’années et aucune expérience professionnelle dans un milieu non scientifique. Des collègues m’avaient suggéré de me diriger vers la traduction, ce qui m’avait d’abord étonné. Toutefois, après avoir échoué à lancer une entreprise de documentation sur support numérique, j’ai offert mes services comme pigiste à divers cabinets de traduction, y compris des fournisseurs du Bureau de la traduction. J’étais recruté par ce dernier en mai 2001, et j’y ai travaillé jusqu’à ma retraite fin décembre 2021.

 C. : À votre avis, la traduction automatique se prête-t-elle bien à votre domaine de spécialité, la traduction scientifique? 

L. N. : La rédaction scientifique est essentiellement pragmatique : on veut passer un message précis, sans susciter d’émotions et avec le moins d’ambiguïté possible. À partir de données traitées ou grâce à un raisonnement théorique sous-tendu par un appareil mathématique, on aboutit à une conclusion — si possible — incontestable. En français, en anglais et dans d’autres langues, on y parvient grâce à un style quasi institutionnel. Or, celui-ci diffère d’une langue à l’autre. 

La clarté demeure le principal objectif de la rédaction scientifique française. Les arguments sont présentés en séquence et on arrive au point le plus important, en fin de phrase ou de paragraphe. On veut aussi exprimer un certain détachement par rapport à l’objet d’étude par l’utilisation du « nous de modestie », ce qui superficiellement peut sembler pédant et susciter la confusion s’il existe plusieurs auteurs. La rédaction est en général plus soignée et le style varié. Cela découle-t-il du long voisinage de l’Académie des sciences et de l’Académie française à l’Institut de France? Ou est-ce une émanation de l’esprit rationaliste français? Je ne sais quoi répondre. 

En contrepartie, la rédaction scientifique anglo-américaine vise la concision, l’absence d’ambiguïté et un vernis d’objectivité, notamment par l’emploi systématique de la voix passive qui s’est substituée au « nous de modestie » encore présent au début du XXe siècle (il semble avoir survécu dans le journalisme). Or l’utilisation de la voix passive en français suscite souvent l’impression que l’on veut nous dissimuler quelque chose. Par exemple, si un politicien nous déclare que « des erreurs ont été faites », il est certain qu’il veut éviter de mettre son parti en cause. Cela dit, chaque langue a ses propres conventions, qui suis-je pour en juger? 

La langue anglaise aime les analogies davantage que la française, ce qui donne à sa littérature la vivacité qu’on lui connaît. Ainsi, les locuteurs désignent plutôt les choses par leur fonction ou par une ressemblance plutôt que par leur nature. Les scientifiques anglophones n’échappent pas à cette prédilection. 

Les scientifiques répugnent généralement à écrire (un directeur m’a jadis confié qu’il n’obtenait des chapitres d’un doctorant qu’en appliquant les forceps), ils ne travaillent pas longuement leur texte et souvent ne publient qu’un premier jet vaguement révisé. Cela s’explique partiellement par le pragmatisme (si on comprend, c’est suffisant), la pression de publier et un horaire universitaire trop chargé. Qui plus est, les auteurs d’articles scientifiques doivent payer pour publier dans les revues les plus prestigieuses (celles qui comptent), ce qui incite fortement à la concision! L’anglais n’est pas la langue maternelle de nombreux auteurs dont les textes souffrent une certaine pauvreté lexicale, notamment au chapitre des verbes. Cela dit, les habitudes sont tenaces, et un texte rédigé dans un style différent pourrait susciter la méfiance d’un lecteur anglophone. J’ai déjà rédigé en anglais un article au « nous de modestie » qui avait reçu l’accueil suivant : « you have quite the royal voice, consider revising the style ». 

Fidèle au texte de départ, le logiciel nous donne donc des traductions fastidieuses en français, difficiles à appréhender, souvent d’une opacité décourageante. Je ne m’étendrai pas sur les procédés nécessaires visant à produire un texte plus actif (le recours au nous de modestie, au pronom neutre on, à la voix pronominale et la recherche du véritable sujet d’une phrase à la voix passive, etc.), mais ceux-ci exigent une analyse du texte. L’auteur a-t-il fait cette observation? A-t-il exécuté lui-même cette manipulation? Cite-t-il plutôt le travail d’un tiers? Le logiciel ne peut pas résoudre ces difficultés.

La traduction automatique neuronale nous expose à deux dangers. D’une part, le lecteur non scientifique pourrait accepter que l’opacité du texte réside dans l’aridité du sujet, alors qu’il ne s’agit que d’une mauvaise traduction sans égards au style scientifique français. D’autre part, le traducteur qui, faute de connaissance ou d’expérience, ne pourrait adéquatement post-éditer la traduction produite, livrerait son travail en espérant que le logiciel a magiquement fourni une traduction acceptable, mais qui demeure quasi illisible voire incompréhensible. 

La traduction automatique repose sur son corpus; or, par définition, les publications scientifiques annoncent des découvertes ou des idées nouvelles, ce qui entraîne souvent la création de nouveaux syntagmes. Puisque le logiciel ne peut consulter un scientifique, créer un néologisme ou s’adresser à un terminologue, il sera préférable qu’il laisse le syntagme non traduit, plutôt que le traduire sans analyse, mais cela reste impossible pour un ordinateur. Là encore, une révision analytique de la traduction est nécessaire.

C. : Quels sont, selon vous, les avantages et les lacunes des outils de traduction automatique neuronale?

L. N. : La rapidité et la qualité apparente des textes produits par le logiciel de traduction neuronale DEEPL m’ont immédiatement séduit, en particulier le respect de l’accord en genre et en nombre des verbes, substantifs et déterminants. Ces traductions étaient très supérieures à celles fournies par d’autres outils de traduction automatique. 

J’ai toutefois constaté que le logiciel produisait de « belles infidèles » et que je devais être prudent. Par exemple, il ne traduisait pas uniformément les substantifs et ne détectait pas les erreurs évidentes de rédaction : incohérences, fautes de frappe, omissions de mots, ponctuation déficiente, phrases trop longues, etc. De plus, l’ordre des mots, hormis la place de l’adjectif en français, restait celui de la phrase anglaise. 

Si la précision de la traduction de certains termes très spécialisés était parfois étonnante, souvent le logiciel ne semblait pas aller tellement plus loin en proposant le véritable terme français issu d’étymons grecs ou latins plutôt que le syntagme composé utilisé en anglais. 

Ainsi, à cause de l’ampleur du travail de postédition (rétablissement de la voix active, cassures de phrases interminables, permutation des propositions dans les phrases hypothétiques, réorganisation des termes des chaînes de mots, concordance des temps, recherche de meilleures équivalences), j’ai constaté que je ne gagnais pas beaucoup de temps en passant d’abord le texte par le logiciel. Je m’en servais surtout la nuit tombée, en cas d’engourdissement de mes doigts, lorsque je devais finir un texte urgent. Puisqu’un grand nombre de mots étaient déjà tapés, il me suffisait parfois de réorganiser des segments de phrase. 

Cependant, l’outil reste très précieux pour obtenir une compréhension sommaire de textes dans une autre langue et il m’a permis de me renseigner sur la teneur de textes scientifiques, notamment rédigés en allemand, afin d’éclairer mon travail de traduction.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’il est question de traduction automatique, le nœud du problème réside dans la compréhension du sens du texte, ce que l’ordinateur ne peut pas (encore) avoir. Ainsi, le transfert dans un style idiomatique sera-t-il un jour possible?


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