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Édito

Il faut aussi apprendre la traduction non genrée, inclusive et épicène aux machines

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Au fil des ans, Circuit a abordé l’écriture inclusive sous divers angles. Entre autres sujets, nous avons traité du sexisme et de la non-représentation des femmes et des personnes non binaires dans les documents rédigés au cours des tout derniers siècles. De fait, nous avons constaté qu’en français, l’octroi du statut neutre ou la prééminence de l’accord du participe passé et des adjectifs au genre masculin, même si celui-ci ne représente qu’un seul élément d’une longue énumération de noms féminins, par exemple, relève d’un choix idéologique récent – XVIIe siècle – et conscient de l’Académie française.

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Au temps pour moi


Le bleu des pervenches a disparu discrètement tandis que s’amorçait la courte vie des trolles jaunes. Ce sont ensuite les corolles ondulées de crème des iris qui se sont ouvertes. Puis les épis roses des astilbes ont bruni pour laisser galamment briller l’hydrangée blanche avant que les roses n’éparpillent leurs pétales à mon passage sous la tonnelle en direction des framboisiers ourlés de rouge que je dispute aux oiseaux. L’orange des capucines s’harmonise avec le jaune des fleurs de concombres. Ainsi s’étalent, sous mes fenêtres, les couleurs du temps qui passe. Bientôt l’hiver, puis bientôt le printemps, et bientôt mes cheveux blancs.

Le temps court à grandes enjambées. Même sur les horloges anglaises où on le force pourtant à marcher sur les mains. Il fuit et c’est normal : nombreux sont ceux qui cherchent à le tuer.

Je ne m’entends pas bien avec le temps, pas plus qu’avec les chiffres, sans doute parce l’un ne va pas sans l’autre. Combinez le tout avec une langue étrangère et c’est catastrophique.

Ainsi, je déconcentre les guichetiers des gares en traçant dans le vide, à la hauteur de nos nez respectifs, les heures et les numéros de trains qui m’arrivent hachurés par l’hygiaphone. En allemand, je commence prudemment sous le nez du client à ma droite pour avoir toute la place voulue parce que les unités viennent avant les dizaines.

La contrepartie de l’exercice, c’est quand on m’interpelle pour me demander l’heure et que c’est à moi de réunir tout le matériel. J’ai donc mis au point quelques stratagèmes.

Même en anglais, les chiffres ne m’arrivent toujours pas aisément malgré de nombreuses années de fréquentation. Alors, si je croise quelque touriste anglophone soucieux du temps, je cache ma montre dans ma manche et présente mes regrets en hiver, tandis qu’en été je brandis l’instrument en libre-service sous les yeux du demandeur. Je suis même prête à m’infliger une clé de bras pour lui faciliter la lecture.

Même chose dans les pays germaniques, que l’on dit assez pointilleux sur l’horaire. Je n’arriverais pas à dire assez vite au travailleur pressé qui me demanderait l’heure à la volée, à 14 h 35, qu’il est fünf nach halb drei soit cinq après la demie de trois.

En Italie, il paraît assez normal de prendre quelque liberté avec l’horaire; aussi, bien que le système soit assez semblable au nôtre, j’arrondis et je réponds toujours l’heure juste ou la demie.

Au Portugal, par contre, c’est l’heure juste qui me pose problème. Je donne donc toujours au moins cinq minutes d’avance à mon interlocuteur. J’emploierais la même astuce si nous avions l’heur de nous rencontrer, disons, à six heures moins vingt-six. J’aurais en effet bien du mal à dire en souriant et en chuintant que são vinte e seis para as seis [saon vinti i séiche para ache séiche] soit, littéralement, vingt et six avant les six.

Avec beaucoup de naïveté ou de prétention, je croyais avoir vu toutes les possibilités quand est arrivée la leçon de catalan. Si un jour je vais en Catalogne, j’y apprendrai sans doute beaucoup sur le rapport au temps, qui n’y est pas réduit à sa plus simple expression, temps s’en faut. Il y a bien un mot catalan pour dire « demie », mais il ne sert pas pour exprimer le temps. On dit plutôt « deux quarts ». L’autre particularité, c’est que dès après le premier quart, on peut inverser la perspective et regarder vers l’avenir. Il reste possible de dire, comme en français, qu’il est « deux heures et quart », mais on dira aussi volontiers qu’il est un quart de tres (un quart de trois). Toujours dans le sens des aiguilles de la montre, alors qu’ici il serait 14 h 20, on dira là-bas un quart i cinc de tres (un quart plus cinq avant trois) ; à 14 h 25, il sera donc dos quarts menys cinc de tres, soit « deux quarts moins cinq avant trois » ; et à 14 h 35, « deux quarts plus cinq avant trois » ! J’envisage l’achat d’un téléphone dit intelligent avec appli horloge parlante.

Bon, le temps file et c’est justement le jour de mon cours. Je vous y invite, mais vous devez me rejoindre quand falten cinc minuts per a tres quarts de tres, c’est-à-dire alors que « manquent cinq minutes aux trois quarts avant trois ». Soyez à l’heure !

Dossier

Traduction épicène, non genrée et inclusive
Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Depuis quelques années, la rédaction, ou l’écriture, épicène, non genrée et inclusive est de plus en plus utilisée dans les documents publiés par les institutions, entreprises et organisations professionnelles au Canada et au Québec.

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Je ne l'ai jamais emporté : regard sur la non-binarité
Par Marie Pelletier, trad. a.

Déjà à son époque, Simone de Beauvoir établissait que le genre est une expérience sociale et qu’il ne s’assimile pas forcément au sexe biologique. Dans un passé plus récent, la personne qui a rédigé cet article a mis bien des années à comprendre pourquoi elle habitait mal son corps.

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Épicènes en tout genre
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Si la notion d’épicène en linguistique est claire, son usage par les locutorats francophones et les professionnel·le·s de la langue varie selon le contexte. Le sens du mot évolue rapidement alors que se multiplient les mesures pour favoriser l’inclusion et la désignation adéquate du genre des personnes.

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Vers des titres de fonctions non genrés
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Dans leur domaine, les traductrices de l’anglais vers le français rencontrent plusieurs difficultés, notamment le genre des titres de fonctions, puisque la langue anglaise est reconnue pour être moins genrée que la langue française. La doctorante en traductologie Louise Fortier propose ici une piste de solution : des suffixes qui pourraient servir à former des néologismes.

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Gender Inclusive, Non-Binary, and Gender-Neutral Language in English Writing
By Natalie Kouri-Towe and Danielle Bobker

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Écriture inclusive: la stylistique comparée au secours de l'idiomaticité
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Les valeurs d’équité, de diversité et d’inclusion ayant la cote au sein des entreprises et des organisations, on nous demande de plus en plus de produire des textes inclusifs, c’est-à-dire qui « permet[tent] de s’adresser à des groupes diversifiés (pour que chaque membre s’y sente inclus), aux personnes dont on ignore le genre ou aux personnes non binaires ».

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L'écriture inclusive comme instrument de décolonisation
Par Karim Chagnon, trad. a.

La tendance à l’écriture inclusive s’ancre de plus en plus dans les milieux culturels, notamment dans les galeries d’art, les musées et les revues littéraires qui entament des démarches de décolonisation de leur pratique. La réflexion portant sur ce type d’écriture s’inscrit dans une remise en question des rapports aux genres et, plus largement, des identités en marge de la société dominante. 

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